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«Je ne me rappelle plus combien de temps cette scène dura; je ne saurai dire davantage si j’eus ou non des intermittences d’assoupissement. Rogojine finit par se lever et, après m’avoir posément, attentivement considéré, comme lorsqu’il était entré, mais cette fois sans ricaner, il se dirigea à pas feutrés, presque sur la pointe des pieds, vers la porte, l’ouvrit et sortit en refermant derrière lui. Je ne me levai pas; je ne me rappelle pas combien de temps je restai encore allongé, les yeux ouverts et livré à mes pensées; quelles pensées? Dieu le sait; je ne me souviens pas davantage comment je m’assoupis.

«Le lendemain, je me réveillai passé neuf heures, en entendant frapper à ma porte. Il est convenu chez moi que, si je n’ouvre pas moi-même ma porte après neuf heures et n’appelle pas pour qu’on me serve le thé, Matriona doit venir frapper. En lui ouvrant la porte, je me dis aussitôt: comment a-t-il pu entrer, puisque cette porte était fermée? Je m’informai et acquis la certitude que le vrai Rogojine n’eût jamais pu pénétrer dans la chambre, toutes nos portes étant, la nuit, fermées à clé.

«C’est cet incident que je viens de décrire avec tant de détails, qui m’a déterminé à arrêter définitivement ma «résolution». Celle-ci ne procède donc pas de la logique du raisonnement, mais d’un sentiment de répulsion. Je ne puis rester dans une existence qui revêt des formes aussi étranges et aussi blessantes pour moi. Ce fantôme m’a laissé sous le coup d’une humiliation. Je ne me sens pas le courage de me plier à une force qui emprunte les dehors d’une tarentule. Et ce ne fut que lorsque je me vis enfin, au crépuscule, en face d’une résolution entière et définitive, que j’éprouvai une impression de soulagement. Ce n’était toutefois qu’une première phase: j’allais traverser la seconde à Pavlovsk, mais, là-dessus, je me suis déjà suffisamment expliqué.»

VII

«J’avais un petit pistolet de poche que je m’étais procuré étant encore enfant, à l’âge ridicule où l’on commence à se passionner pour les histoires de duels et d’attaques de brigands; je rêvais que j’étais provoqué en duel et faisais fière contenance devant le pistolet de mon adversaire. Il y a un mois, j’ai examiné ce pistolet et l’ai armé. Dans la boîte où il était, j’ai retrouvé deux balles et une petite poire contenant deux ou trois charges de poudre. Ce pistolet ne vaut rien, il dévie et ne porte pas à plus de quinze pas, mais, appliqué directement sur la tempe, il peut sans doute suffire pour vous défoncer le crâne.

«J’ai décidé de mourir à Pavlovsk, au lever du soleil, après être descendu dans le parc pour ne pas jeter le trouble dans la villa. Mon «explication» suffira pour orienter l’enquête de la police. Les amateurs de psychologie et les intéressés pourront en déduire tout ce qui leur plaira; toutefois, je ne voudrais pas que ce manuscrit soit livré à la publicité. Je prie le prince d’en garder un exemplaire chez lui et de remettre l’autre à Aglaé Ivanovna Epantchine. Telle est ma volonté. Je lègue mon squelette à l’Académie de médecine, dans l’intérêt de la science.

«Je ne reconnais à personne le droit de me juger et je sais que j’échappe maintenant à toute juridiction. Il y a peu de temps, une drôle d’idée m’est venue en tête: que la fantaisie me prenne soudain de tuer quelqu’un, voire de massacrer d’un coup une dizaine de personnes, ou de commettre quelque forfait atroce, le plus atroce qui puisse se perpétrer dans le monde, dans quel embarras ne placerais-je pas le tribunal vis-à-vis de moi qui n’ai plus que deux ou trois semaines à vivre, la question et la torture étant abolies? Je mourrais confortablement et douillettement à l’hôpital, entouré de la sollicitude des médecins, peut-être beaucoup plus à l’aise et plus au chaud que chez moi. Je ne comprends pas comment cette pensée ne vient pas à l’esprit des gens qui se trouvent dans mon cas, ne serait-ce qu’à titre de plaisanterie. Peut-être bien l’ont-ils en effet; chez nous comme ailleurs, ce ne sont pas les farceurs qui manquent.

«Mais, si je ne reconnais pas de juges au-dessus de moi, je n’en sais pas moins que l’on me jugera, quand même je serais devenu un inculpé sourd et muet. C’est pourquoi je ne veux pas partir sans laisser une réplique, une réplique libre et sans contrainte, non pour me justifier – oh! non! je n’ai pas l’intention de demander pardon à qui que ce soit – mais pour ma propre satisfaction.

«Voici d’abord une étrange réflexion: qui, en vertu de quel droit et pour quel motif, pourrait me contester la disposition de ma vie pendant ces deux ou trois semaines? Quel tribunal serait compétent en cette matière? À qui servirait-il que non seulement je sois condamné, mais que, dans l’intérêt de la morale, je subisse le temps de ma peine? Est-ce que réellement cela peut être nécessaire à quelqu’un? La cause de la morale y gagnerait-elle? Passe encore si, dans la plénitude de la santé, j’attentais à une vie «qui aurait pu être utile à mon prochain», etc…; on pourrait me faire grief, au nom de la vieille morale routinière, d’avoir disposé de cette vie sans autorisation ou de quelque autre méfait. Mais maintenant, maintenant que j’ai déjà entendu mon arrêt de mort? À quelle morale peut-on sacrifier mon reste de vie, le râle suprême avec lequel s’exhalera le dernier atome de mon existence, ce pendant que j’écouterai les consolations du prince, que ses raisonnements de chrétien ne manqueront pas d’amener à cette heureuse conclusion: il vaut même mieux, au fond, que je meure. (Les chrétiens de son espèce en arrivent toujours à cette idée, c’est leur marotte.) Et que me veulent-ils donc avec leurs ridicules «arbres de Pavlovsk»? Adoucir les dernières heures de ma vie? Ne comprennent-ils point que plus je m’oublierai, plus je me laisserai séduire par ce dernier fantôme de vie et d’amour derrière lequel ils espèrent dérober à mes yeux le mur de la maison Meyer et tout ce qui y est écrit avec tant de franchise et de naïveté, plus ils me rendront malheureux? Que m’importent votre nature, votre parc de Pavlovsk, vos levers et vos couchers de soleil, votre ciel bleu et vos mines prospères, si je suis le seul à être regardé comme inutile, le seul exclu, dès le début, de ce banquet sans fin? Quel besoin ai-je de toute cette splendeur quand, à chaque minute, à chaque seconde, je dois savoir, je suis contraint de savoir que, même cet infime moucheron, bourdonnant en ce moment autour de moi dans un rayon de soleil, a le droit de participer à ce banquet et à ce chœur de la nature; il connaît la place qui lui est réservée, il l’aime, il est heureux; tandis que moi, moi seul, je suis un rebut et ce n’est que la lâcheté qui m’a jusqu’à ce jour empêché de le comprendre.

«Oh! je sais bien que le prince et tous les autres voudraient m’amener à renoncer à ces expressions «insidieuses et malignes»; ils voudraient m’entendre entonner, au nom de la morale triomphante, la fameuse et classique strophe de Millevoye:

Oh! puissent voir votre beauté sacrée

Tant d’amis, sourds à mes adieux!

Qu’ils meurent pleins de jours, que leur mort soit pleurée,

Qu’un ami leur ferme les yeux! [30]

Mais croyez-le, croyez-le bien, ô âmes simples! dans cette strophe édifiante, dans cette bénédiction académique du monde en vers français, il y a tant de fiel caché, tant de haine implacable et qui se complaît en elle-même, que le poète lui-même a pu s’y tromper en prenant cette haine pour des larmes d’attendrissement. Il est mort dans cette illusion; paix à ses cendres! Sachez qu’il existe une limite à la mortification qu’inspire à l’homme la conscience de son propre néant et de son impuissance, limite au delà de laquelle cette conscience le plonge dans une jouissance extraordinaire.

«C’est vrai, l’humilité est, en ce sens, une force énorme, j’en conviens; mais cette force-là n’est pas celle que la religion y trouve.

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[30] Ces vers ne sont pas de Millevoye, mais de Gilbert: ils terminent l’ode: Adieux à la vie. Le premier vers est à rétablir ainsi:

Ah! puissent voir longtemps votre beauté sacrée… – N. d. T.

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