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– Soyez convaincu, très bon, très sincère et très généreux prince, s’écria Lébédev sous le coup d’une inspiration décisive, – soyez convaincu que tout cela mourra dans mon noble cœur! Marchons à pas de loup et la main dans la main! À pas de loup et la main dans la main! Je donnerais même tout mon sang… Très illustre prince, j’ai l’âme basse, l’esprit bas. Mais demandez à un homme bas, mieux encore: à n’importe quel gredin, s’il préfère avoir affaire à un gredin de son espèce ou à un être de la plus parfaite grandeur d’âme tel que vous, très sincère prince? Il répondra qu’il préfère la grandeur d’âme; c’est là que la vertu triomphe! Au revoir, très honoré prince! À pas de loup… à pas de loup et… la main dans la main!

X

Le prince comprit enfin pourquoi il s’était senti glacé toutes les fois qu’il avait porté la main sur ces trois lettres et pourquoi il avait différé de les lire jusqu’au soir. Le matin, quand il s’était étendu sur sa couchette sans avoir pu se décider à ouvrir aucune des trois enveloppes, il avait dormi d’un sommeil agité; un rêve pénible l’avait derechef oppressé, dans lequel il avait vu cette même «criminelle» s’avancer vers lui. Elle le regardait, tandis que des larmes brillaient sur ses longs cils; elle l’invitait de nouveau à la suivre. Et, comme la veille, il s’était réveillé dans la douloureuse évocation de ce visage. Il voulut aller incontinent chez elle, mais n’en trouva pas la force; alors, presque au désespoir, il finit par ouvrir les lettres et se mit à les lire.

Ces lettres aussi ressemblaient à un rêve. Parfois on fait des songes étranges, inimaginables, contraires à la nature; au réveil on les évoque avec netteté, et alors une anomalie vous frappe. Vous vous souvenez surtout que la raison ne vous a manqué à aucun moment de votre rêve. Vous vous rappelez même avoir agi avec infiniment d’astuce et de logique pendant un temps fort long, cependant que des assassins vous entouraient, vous tendaient des embûches, dissimulaient leurs desseins et vous faisaient des avances amicales, alors que leurs armes étaient déjà prêtes et qu’ils n’attendaient plus qu’un signal. Vous vous remémorez enfin la ruse grâce à laquelle vous les avez trompés en vous dissimulant à leurs yeux; mais vous avez deviné qu’ils avaient déjoué votre stratagème et qu’ils faisaient seulement semblant d’ignorer votre cachette; alors vous avez eu recours à un nouveau subterfuge et réussi encore une fois à leur donner le change. Tout cela vous revient clairement en mémoire. Mais comment concevoir que, dans ce même laps de temps, votre raison ait pu admettre des absurdités et des invraisemblances aussi manifestes que celles dont fourmillait votre rêve? Un de vos assassins s’est transformé en femme sous vos yeux, puis cette femme en un petit nain rusé et repoussant. Et vous, vous avez accepté aussitôt tout cela comme un fait, presque sans la moindre surprise, au moment même où votre entendement se livrait, par ailleurs, à un vigoureux effort et à des prodiges d’énergie, d’astuce, de pénétration et de logique.

Pourquoi encore, lorsque vous vous éveillez et réintégrez la vie réelle, sentez-vous presque toujours, et parfois avec une extraordinaire intensité d’impression, que vous venez de laisser, avec le domaine du rêve, une énigme non résolue? Vous souriez de l’absurdité de votre rêve et vous avez en même temps le sentiment que ce fatras d’extravagances enserre une sorte de pensée, une pensée réelle appartenant à votre vie actuelle, quelque chose qui existe et a toujours existé dans votre cœur. C’est comme si une révélation prophétique, attendue par vous, vous était apportée dans votre songe; il vous en reste une forte émotion, joyeuse ou douloureuse, mais vous n’arrivez ni à comprendre ni à vous rappeler nettement en quoi elle consistait.

C’est à peu près ce qui se passa dans l’esprit du prince après la lecture de ces lettres. Mais, avant même de les ouvrir, il avait senti que leur seule existence, la seule possibilité de cette existence tenaient déjà du cauchemar. Comment s’était-elle décidée à lui écrire? se demandait-il en se promenant le soir tout seul (parfois même sans se rappeler où il était). Comment avait-elle pu écrire à ce sujet et comment un rêve aussi insensé avait-il pu naître dans sa tête? Mais ce rêve était devenu réalité et, ce qui l’étonnait davantage en lisant ces lettres, c’est que lui-même n’était pas éloigné de croire à la possibilité et même à la légitimité de ce rêve. Oui, nul doute que ce fût un songe, un cauchemar, une folie; mais il y avait aussi là quelque chose de douloureusement réel, de cruellement juste qui légitimait songe, cauchemar et folie.

Pendant plusieurs heures de suite, il fut dans un état voisin du délire en pensant à ce qu’il avait lu; il se remémorait sans cesse certains passages, y arrêtait sa pensée et les méditait. Parfois même il était tenté de se dire qu’il avait pressenti et conjecturé tout cela; il lui semblait avoir lu, dans un passé lointain, ces lettres et y avoir trouvé le germe de toutes les angoisses, de toutes les souffrances et de toutes les craintes qu’il avait éprouvées depuis.

La première missive commençait ainsi:

«Quand vous ouvrirez cette lettre, cherchez d’abord la signature. Cette signature vous dira tout et vous fera tout comprendre; je n’ai donc ni à me justifier à vos yeux ni à m’expliquer. Si j’étais tant soit peu votre égale, vous pourriez vous formaliser de ma hardiesse; mais que suis-je et qui êtes-vous? Nous sommes si opposées et je suis si en dehors de votre orbe qu’il me serait impossible de vous offenser, même si j’en avais l’intention.»

Plus loin, elle écrivait:

«Ne voyez pas dans mes paroles l’exaltation morbide d’un esprit déséquilibré si je vous dis que vous êtes pour moi la perfection. Je vous ai vue, je vous vois chaque jour. Remarquez que je ne vous juge pas; ce n’est pas le raisonnement, mais un simple acte de foi qui m’amène à vous regarder comme parfaite. Mais j’ai un tort à votre égard: je vous aime. Il est défendu d’aimer la perfection; on doit se borner à la reconnaître pour telle, n’est-il pas vrai? Et cependant j’éprouve de l’amour pour vous. Sans doute, l’amour institue une égalité entre les êtres; mais soyez sans inquiétude: même dans mes plus secrètes pensées, je ne vous ai pas ravalée à mon niveau. Je viens d’écrire «soyez sans inquiétude», mais est-ce que vous pouvez ressentir de l’inquiétude?… Si cela était possible, je baiserais les traces de vos pas. Oh! je ne me considère nullement comme votre égale… Regardez la signature, dépêchez-vous de la regarder!»

«Je remarque toutefois (écrivait-elle dans une autre lettre) que je vous unis à lui sans avoir jamais posé cette question: l’aimez-vous? Il vous a aimée alors qu’il ne vous avait encore vue qu’une seule fois. Il vous a évoquée comme «la lumière»; c’est sa propre expression, je l’ai recueillie de sa bouche. Mais je n’avais pas besoin de cela pour comprendre que vous êtes pour lui la lumière. J’ai vécu tout un mois auprès de lui et c’est alors que j’ai compris que vous l’aimiez aussi; vous et lui ne faites qu’un à mes yeux.»

«Qu’est-ce à dire? (écrivait-elle encore). Hier, j’ai passé près de vous et il m’a semblé que vous rougissiez? C’est impossible; il s’agit d’une apparence. Si l’on vous amenait dans le plus sordide des bouges et qu’on vous y montrât le vice à nu, vous ne sauriez rougir: vous ne pouvez vous fâcher d’une offense. Vous pouvez haïr tous les gens bas et abjects, mais par sollicitude pour les autres, pour ceux qu’ils outragent, non par ressentiment personnel. Car vous, nul ne peut vous blesser. J’ai l’impression, voyez-vous, que vous devez même m’aimer. Vous êtes pour moi ce que vous êtes pour lui: un esprit de lumière; or, un ange ne peut haïr, mais il ne peut pas ne pas aimer. Peut-on aimer tous les hommes sans exception, tous ses semblables? Voilà une question que je me suis souvent posée. Certainement non; c’est même contre nature. L’amour de l’humanité est une abstraction à travers laquelle on n’aime guère que soi. Mais si cela nous est impossible, il n’en va pas de même pour vous; comment pourriez-vous ne pas aimer n’importe qui, alors que vous n’êtes au niveau de personne et qu’aucune offense, aucune indignation ne saurait vous effleurer? Vous seule pouvez aimer sans égoïsme; vous seule pouvez aimer non pour vous, mais pour celui que vous aimez. Oh! qu’il me serait cruel d’apprendre que vous éprouvez, à cause de moi, de la honte ou de la colère! Ce serait votre perte; vous tomberiez du coup à mon niveau…

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