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Un des représentants de cette société moyenne était un ingénieur ayant rang de colonel, homme sérieux et très lié avec le prince Stch…, qui l’avait introduit chez les Epantchine; il était d’ailleurs sobre de paroles dans le monde et portait ostensiblement à l’index de la main droite une grosse bague, sans doute un cadeau impérial.

Il y avait enfin un poète et littérateur d’origine allemande, mais d’inspiration russe; c’était un homme d’environ trente-huit ans, d’allures parfaitement convenables: on pouvait sans appréhension l’introduire dans la bonne société. Il avait un air avantageux, bien qu’il y eût en lui quelque chose d’un peu antipathique. Sa mise était impeccable. Il appartenait à une famille allemande des plus bourgeoises, mais très considérée. Il savait profiter des circonstances pour se glisser sous la protection des hauts personnages et s’y maintenir en faveur. Il avait jadis traduit de l’allemand en vers russes l’œuvre d’un grand poète germanique et avait donné à cette traduction une dédicace utile. Il avait l’art de faire valoir ses relations d’amitié avec un célèbre poète russe aujourd’hui défunt (il y a toute une catégorie d’écrivains qui aiment ainsi à faire étalage de leur intimité avec un auteur illustre lorsque celui-ci est mort). Il avait été récemment introduit chez les Epantchine par la femme du «vieux dignitaire». Cette dame passait pour la protectrice des hommes de lettres et des savants; et, de fait, elle avait procuré une pension à un ou deux écrivains par l’entremise de gens haut placés sur lesquels elle exerçait de l’influence. Elle avait, en effet, dans son genre, un certain ascendant. Âgée d’environ quarante-cinq ans (donc jeune par rapport à son mari qui était un vieillard), elle avait été belle et aimait encore, par un travers commun à beaucoup de femmes de son âge, à s’habiller avec affectation. Son intelligence était médiocre et sa compétence en littérature fort discutable. Mais c’était chez elle une manie de protéger les hommes de lettres comme de se vêtir avec recherche. On lui dédiait beaucoup d’ouvrages et de traductions; deux ou trois auteurs avaient, avec son autorisation, publié des lettres qu’ils lui avaient adressées sur des sujets très importants…

Telle était la société que le prince prit pour la monnaie du meilleur aloi et pour un or sans alliage. Au reste tous ces gens étaient ce soir-là, comme par un fait exprès, pleins d’optimisme et enchantés d’eux-mêmes. Chacun était persuadé que sa visite faisait grand honneur aux Epantchine. Mais hélas! le prince ne se doutait même pas de ces subtilités. Il ne lui venait pas à l’esprit, par exemple, que les Epantchine, ayant pris une décision aussi grave que celle dont dépendait le sort de leur fille, n’auraient pas osé se dispenser de le présenter, lui, le prince Léon Nicolaïévitch, à ce vieux dignitaire, protecteur attitré de la famille. Et ce petit vieux, qui aurait appris avec le calme le plus parfait qu’une catastrophe s’était abattue sur les Epantchine, se serait sûrement regardé comme offensé si ceux-ci avaient marié leur fille sans le consulter et, pour ainsi dire, sans son agrément. Le prince N., ce charmant jeune homme, indiscutablement plein d’esprit et le cœur sur la main, avait la conviction absolue que son apparition cette nuit-là dans le salon des Epantchine était un événement comparable au lever du soleil. Il les mettait à cent pieds au-dessous de lui, et c’était justement dans cette candide et noble idée qu’il puisait son aimable désinvolture et son affabilité envers eux. Il savait très bien qu’il aurait ce soir-là à raconter quelque chose pour charmer la société et il s’y disposait même avec un certain air d’inspiration. Le prince Léon Nicolaïévitch, en écoutant un peu plus tard son récit, eut l’impression qu’il n’avait jamais rien entendu de comparable à cette verve étincelante et à cet humour dont l’ingénuité avait quelque chose de touchant dans la bouche d’un Don Juan comme le prince N. Il ne se doutait pas combien était vieille, défraîchie, ressassée, cette histoire, qui pouvait passer chez les naïfs Epantchine pour une nouveauté, pour improvisation brillante, spontanée et sincère d’un charmant et spirituel causeur, mais qui, dans tout autre salon, eût été jugée souverainement ennuyeuse. Le rimeur allemand lui-même, bien qu’il affectât autant d’amabilité que de modestie, n’en était pas moins enclin à croire que sa présence honorait la maison.

Mais le prince ne voyait ni l’envers ni les dessous de la situation. Aglaé n’avait pas prévu ce mécompte. Elle-même avait brillé de toute sa beauté pendant cette soirée. Les trois jeunes filles étaient en toilette, mais leur mise n’était pas trop recherchée et leur coiffure était même plutôt insolite. Assise à côté d’Eugène Pavlovitch, Aglaé parlait et plaisantait avec lui sur un ton d’extrême intimité. Il avait une contenance un peu plus grave qu’à l’ordinaire, sans doute par égard pour l’importance des dignitaires présents. Au reste on le connaissait depuis longtemps dans les réunions mondaines; bien que jeune homme, il y était regardé comme faisant partie de la société. Il était venu ce soir-là avec un crêpe à son chapeau, ce qui lui avait valu les éloges de la princesse Biélokonski; dans des circonstances semblables, un autre homme du monde n’en aurait peut-être pas fait autant pour la mort d’un pareil oncle. Elisabeth Prokofievna en manifesta également de la satisfaction, mais elle paraissait surtout en proie à un excès de préoccupation.

Le prince remarqua qu’Aglaé l’avait regardé une ou deux fois avec attention et avait paru contente de lui. Peu à peu il sentit son cœur se dilater de bonheur. Les pensées «fantastiques» et les appréhensions qui l’avaient naguère assailli (après son entretien avec Lébédev) lui apparaissaient maintenant, à travers de brusques mais fréquentes évocations, comme des rêves sans lien avec la réalité, invraisemblables et même ridicules! (Déjà pendant toute la journée son désir le plus cher, bien qu’inconscient, avait été de se démontrer qu’il n’y avait pas lieu de croire à ces songes.) Il parlait peu et se bornait à répondre aux questions. À la fin il garda un silence complet et resta à écouter les autres avec l’air d’un homme qui est aux anges. Peu à peu une sorte d’inspiration s’empara de lui, prête à déborder à la première occasion… Cependant s’il reprit la parole, ce fut par hasard, pour répondre à une question et, selon toute apparence, sans aucune intention préméditée…

VII

Tandis qu’il contemplait d’un air béat Aglaé poursuivant avec le prince N. et Eugène Pavlovitch une conversation enjouée, le personnage âgé aux allures d’anglomane s’entretenait, à l’autre bout du salon, avec le «dignitaire». Au cours d’un récit animé il prononça tout à coup le nom de Nicolas Andréïévitch Pavlistchev. Le prince se tourna aussitôt de leur côté et se mit à suivre leur colloque.

Il s’agissait des nouveaux règlements et de certains troubles de jouissance qui en résultaient pour les grands propriétaires de la province de Z. Le récit de l’anglomane devait avoir en lui-même quelque chose de divertissant, car le petit vieux finit par se mettre à rire en entendant son interlocuteur épancher sa bile. Celui-ci exposait avec aisance, sur le ton traînant d’un homme grincheux et en accentuant mollement les voyelles, les raisons pour lesquelles il s’était vu obligé, sous le régime nouveau, de vendre à moitié prix un splendide domaine qu’il possédait dans cette province, encore qu’il n’eût pas particulièrement besoin d’argent. En même temps il lui fallait garder un bien ruiné, qui ne lui valait que des pertes et le contraignait en outre à soutenir un procès onéreux. «Pour éviter encore un procès au sujet du fonds provenant de la succession Pavlistchev, j’ai préféré m’en désintéresser. Encore un ou deux héritages comme celui-là et je serai ruiné. Il y avait pourtant là-bas trois mille déciatines d’excellente terre qui me revenaient!»

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