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Les paroles s’échappaient péniblement de sa poitrine; ses traits étaient altérés, ses lèvres desséchées: évidemment elle ne croyait pas un mot de ce qu’elle venait de dire dans un accès de bravade, mais elle voulait prolonger l’illusion pendant un instant encore. La crise était si violente qu’elle eût pu entraîner la mort, au moins d’après le jugement du prince.

– Tiens! regarde-le! cria-t-elle enfin à Aglaé en lui montrant le prince d’un geste: s’il ne vient pas immédiatement à moi, s’il ne te lâche pas pour moi, alors prends-le, je te le cède, je n’en veux plus!…

Les deux femmes restèrent immobiles, comme dans l’attente de la réponse du prince, qu’elles regardaient d’un air égaré. Mais lui, peut-être, n’avait pas saisi toute la violence de cet appel. C’était même certain. Il ne discernait devant lui que ce visage où se lisaient le désespoir et la folie et dont la vue «avait percé son cœur à tout jamais.», comme il l’avait dit un jour à Aglaé. Il ne put tolérer plus longtemps ce spectacle et, en désignant Nastasie Philippovna, il se tourna vers Aglaé avec un ton de prière et de reproche:

– Est-ce possible! Ne voyez-vous pas… comme elle est malheureuse?

Il n’en put dire davantage; un regard terrible d’Aglaé lui ôta l’usage de la parole. Il vit dans ce regard tant de souffrance et en même temps une haine si immense qu’il joignit les mains, poussa un cri et se précipita vers elle. Mais il était trop tard. Elle n’avait pas supporté qu’il hésitât même une seconde; le visage caché dans ses mains elle s’était élancée hors de la pièce en s’exclamant: «Ah! mon Dieu!» Rogojine lui avait emboîté le pas pour lui ouvrir la porte de sortie.

Le prince se précipita aussi derrière elle, mais sur le seuil, deux bras l’étreignirent. Le visage défait, bouleversé, Nastasie Philippovna le regardait fixement; ses lèvres bleuies balbutièrent:

– Tu cours après elle? après elle P…

Elle tomba sans connaissance dans ses bras. Il la releva et la porta dans la chambre, où il l’installa sur un fauteuil. Puis il resta penché sur elle, dans une attente hébétée. Un verre d’eau se trouvait sur une petite table. Rogojine, qui était revenu, jeta un peu de son contenu au visage de la jeune femme. Elle ouvrit les yeux et resta une minute sans comprendre; mais ayant soudain repris ses sens, elle tressaillit et se précipita vers le prince:

– Tu es à moi! à moi! s’écria-t-elle. Elle est partie, la fière demoiselle? Ha! ha! ha! fit-elle dans un accès de rire convulsif. – Ha! ha! ha! je l’avais cédé à cette demoiselle! Pourquoi cela? Pourquoi? J’étais folle! oui, folle!… Rogojine, va-t’en; ha! ha! ha!

Rogojine les regarda attentivement, prit son chapeau sans dire mot et sortit. Dix minutes plus tard le prince était assis à côté de Nastasie Philippovna et la couvait de son regard en lui caressant doucement le visage et les cheveux de ses deux mains, comme on fait à un enfant. Il riait aux éclats en l’entendant rire et il était prêt à fondre en larmes quand il la voyait pleurer. Il ne disait rien, il était attentif à son balbutiement exalté et incohérent, auquel il ne comprenait goutte, mais qu’il écoutait avec un doux sourire. Dès qu’il voyait poindre un nouvel accès de chagrin et de pleurs, de reproches et de plaintes, il recommençait à lui caresser la tête et à lui passer tendrement les mains sur les joues, en la consolant et en la raisonnant comme une petite fille.

IX

Deux semaines s’étaient passées depuis l’épisode relaté au chapitre précédent. La situation des personnages de notre récit s’était modifiée dans cet intervalle à un tel point qu’il nous serait extrêmement malaisé d’aller plus loin sans entrer dans des explications particulières. Et cependant nous sentons que notre devoir est de nous borner à un simple exposé des faits et de nous abstenir, autant que possible, de ce genre d’explication. Ceci pour la raison bien simple que nous-même éprouvons dans bien des cas de la peine à tirer les événements au clair.

Pareil avertissement semblera sans doute au lecteur aussi étrange que peu intelligible: comment peut-on raconter des événements sur lesquels on ne se fait ni une idée nette ni une opinion personnelle? Pour ne pas nous placer dans une position encore plus fausse, nous tâcherons d’éclairer notre pensée par un exemple, dans l’espoir de faire comprendre au lecteur bienveillant l’embarras devant lequel nous nous trouvons, avec cet avantage que l’exemple choisi ne constituera pas une digression mais au contraire la suite directe et immédiate du récit.

Ainsi, quinze jours plus tard, c’est-à-dire au début de juillet (et même dans le cours de ces deux semaines) l’histoire de notre héros, et surtout sa dernière aventure, prirent une tournure extravagante et tout à fait divertissante. Presque incroyable et cependant à peu près hors de doute, cette histoire se répandit progressivement dans toutes les rues avoisinant les villas de Lébédev, de Ptitsine, de Daria Aléxéïevna et des Epantchine; bref dans presque toute la ville et même aux environs. Toute la société ou peu s’en faut – gens du pays, habitants des villas ou citadins venus pour entendre la musique – fit circuler la même anecdote avec mille variantes; il en résultait qu’un prince avait fait un scandale dans une maison honorablement connue et délaissé une demoiselle de la famille avec laquelle il était déjà fiancé pour s’enticher d’une lorette. Rompant toutes ses relations, bravant les menaces et l’indignation du public, il avait manifesté, à rencontre de toutes les convenances, l’intention d’épouser prochainement cette femme perdue, à Pavlovsk même, au su et au vu de tout le monde, en redressant la tête et en fixant les gens dans les yeux.

Cette anecdote était enjolivée de force détails scandaleux et on y mêlait nombre de gens connus et considérables; on la présentait sous des couleurs fantastiques et mystérieuses et, d’autre part, on l’appuyait sur des faits irréfutables et évidents; si bien que la curiosité générale qu’elle éveillait et les potins qu’elle faisait naître étaient certes fort excusables.

L’interprétation la plus déliée, la plus subtile et en même temps la plus plausible de l’événement avait été mise en circulation par les commérages de certains de ces individus sérieux et raisonnables qui, dans chaque sphère de la société, découvrent toujours le moyen d’expliquer un événement aux autres et trouvent dans cet exercice non seulement leur vocation, mais souvent aussi leur consolation.

Selon leur version, il s’agissait d’un jeune homme de bonne famille, d’un prince, presque riche, pauvre d’esprit, mais démocrate et imbu de ce nihilisme contemporain que M. Tourguéniev a mis en lumière. Le jeune homme en question, qui savait à peine parler le russe, s’était épris de la fille du général Epantchine et avait réussi à se faire recevoir dans la maison comme fiancé. Mais il avait trompé cette famille par un procédé qui rappelait celui du séminariste français dont on a récemment publié l’aventure. Ce dernier, à sa sortie du séminaire, s’était laissé intentionnellement conférer le sacerdoce, s’était prêté à tous les rites, génuflexions, baisers liturgiques, etc., et avait prononcé tous les vœux; puis, le lendemain, dans une lettre publique à son évêque, il avait déclaré qu’il ne croyait pas en Dieu et considérait comme une infamie de tromper le peuple en vivant à ses dépens; aussi se démettait-il de sa récente dignité et faisait paraître sa lettre dans les journaux libéraux.

À l’exemple de cet athée, le prince, disait-on, avait attendu une soirée solennelle donnée par les parents de la jeune fille, au cours de laquelle on l’avait présenté à de nombreux et éminents personnages, pour faire une bruyante profession de foi, insulter de respectables dignitaires et répudier sa fiancée d’une manière publique et outrageante. Dans sa résistance aux domestiques chargés de l’expulser, il avait brisé un magnifique vase de Chine.

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