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Elle se retenait à la poignée de la porte :

— Bon, ben c'est raté mon truc... J'aurais mieux fait de me taire... Oh ! je suis con... Je suis trop con... En plus, d'habitude je ne suis pas comme ça. Pas du tout... Je suis plutôt du genre à faire le gros dos et à partir sur la pointe des pieds quand ça sent le roussi...

Il s'était assis sur le bord de la baignoire.

— Oui, c'est comme ça que j'agis d'habitude... Mais, là, comme une idiote, je me suis fait violence pour te parler parce que...

Il releva la tête.

— Parce que quoi ?

— Parce que... je te l'ai dit, ça me semble important que cet appart reste un lieu paisible... Je vais avoir vingt-sept ans et pour la première fois de ma vie, j'habite un endroit où je me sens bien, où je suis heureuse de rentrer le soir et même si je n'y suis pas depuis très longtemps, tu vois, malgré toutes les horreurs que tu viens de me balancer à la gueule, je suis encore là, à piétiner mon amour-propre pour ne pas risquer de le perdre... Euh... tu comprends ce que je te dis, là, ou c'est du charabia ?

— ...

— Bon, ben... Je vais me toucher euh... me coucher...

Il ne put s'empêcher de sourire :

— Excuse-moi, Camille... Je m'y prends comme un manche avec toi...

— Oui.

— Pourquoi je suis comme ça ?

— Bonne question... Bon alors ? On l'enterre cette hache ?

— Vas-y. Je creuse déjà...

— Super. Bon, on se la fait cette bise, alors ?

— Non. Coucher avec toi à la rigueur, mais t embrasser sur la joue, surtout pas. Pour le coup, ce serait beaucoup trop dur...

— Tu es bête...

Il mit un moment avant de se relever, se recroquevilla, regarda longtemps ses doigts de pied, ses mains, ses ongles, éteignit la lumière et prit Myriam distraitement en la plaquant sur l'oreiller pour que l'autre n entende pas.

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Même si cette conversation lui avait beaucoup coûté, même si elle s'était déshabillée ce soir-là en frôlant son corps avec plus de défiance encore, impuissante et découragée par tous ces os qui saillaient aux endroits les plus stratégiques de la féminité, les genoux, les hanches, les épaules, même si elle avait mis du temps à s'endormir en comptant ses mauvais points, elle ne la regretta pas. Dès le lendemain, à la façon dont il bougeait, dont il plaisantait, dont il était attentif sans en faire des tonnes et égoïste sans même s'en rendre compte, elle comprit que le message était passé.

La présence de Myriam dans sa vie facilita les choses, et même s'il la traitait toujours par-dessus la jambe, il découchait souvent et revenait plus détendu.

Quelquefois Camille regrettait leur petit badinage... Quelle bécasse, se disait-elle, c'était bien agréable... Mais ces accès de faiblesse ne duraient jamais longtemps. Pour avoir beaucoup craché au bassinet, elle connaissait le prix exact de la sérénité : exorbitant. Et puis qu'en était-il vraiment ? Où s'arrêtait la sincérité et où commençait le jeu avec lui ? Elle en était là de ces divagations, attablée seule devant un gratin mal décongelé, quand elle aperçut un truc bizarre sur le rebord de la fenêtre...

C'était le portrait qu'il avait fait d'elle hier.

Un cœur de laitue fraîche était posé à l'entrée de la coquille...

Elle se rassit et donna des petits coups de fourchette dans ses courgettes froides en souriant bêtement.

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Ensemble, ils allèrent acheter un lave-linge ultra-perfectionné et se partagèrent la note. Franck bicha quand le vendeur lui rétorqua « Mais madame a entièrement raison... » et l'appela chérie pendant toute la durée de la démonstration.

— L'avantage de ces appareils combinés, pérorait le camelot, des deux en un, si vous préférez, c'est le gain de place évidemment... Hélas, on sait bien comment ça se passe pour les jeunes couples qui s'installent aujourd'hui...

— On lui dit qu'on s'est pacsé à trois dans un quatre cents mètres carrés ? murmura Camille en lui attrapant le bras.

— Chérie, je t'en prie... répondit-il agacé, laisse-moi écouter le monsieur, voyons...

Elle insista pour qu'il le branche avant le retour de Philibert, « Sinon ça va trop le stresser », et passa une après-midi entière à nettoyer une petite pièce près de la cuisine que l'on devait appeler « buanderie » autrefois...

Elle découvrit des piles et des piles de draps, de torchons brodés, de nappes, de tabliers et de serviettes en nid-d'abeille... De vieux morceaux de savons racornis et des produits tout craquelés dans des boîtes ravissantes : cristaux de soude, huile de lin, blanc d'Espagne, alcool à nettoyer les pipes, cire Saint-Wandrille, amidon Rémy, doux au toucher comme des morceaux de puzzle en velours... Une impressionnante collection de brosses de toutes tailles et de tous poils, un plumeau aussi joli qu'une ombrelle, une pince en buis pour redonner leur forme aux gants et une espèce de raquette en osier tressé pour battre les tapis.

Consciencieusement, elle alignait tous ces trésors et les consignait dans un grand cahier.

Elle s'était mis en tête de tout dessiner pour pouvoir l'offrir à Philibert le jour où il serait obligé de partir...

À chaque fois qu'elle se lançait dans un peu de rangement, elle se retrouvait assise en tailleur, plongée dans d'énormes cartons à chapeaux remplis de lettres et de photos et elle passait des heures entières avec de beaux moustachus en uniformes, de grandes dames tout juste sorties d'un tableau de Renoir et des petits garçons habillés en petites filles, posant la main droite sur un cheval à bascule à cinq ans, sur un cerceau à sept et sur une bible à douze, l'épaule un peu de biais pour montrer leurs beaux brassards de petits communiants touchés par la grâce...

Oui, elle adorait cet endroit et il n'était pas rare qu'elle sursaute en regardant sa montre, qu'elle cavale dans les couloirs du métro et qu'elle se fasse engueuler par Super Josy quand celle-ci lui indiquait le cadran de la sienne... Bah...

— Où tu vas, là ?

— Bosser, je suis super en retard...

— Couvre-toi, y pèle...

— Oui papa... Au fait... ajouta-t-elle.

— Oui ?

— C'est demain que Philou revient...

— Ah?

— J'ai pris ma soirée... Tu seras là ?

— Je sais pas...

— Bon...

— Mets au moins une échar...

La porte avait déjà claqué...

Faudrait savoir, scrogneugna-t-il, quand je la chauffe, ça va pas, quand je lui dis de se couvrir, elle se fout de ma gueule. Elle me tue, celle-là...

Nouvelle année, mêmes corvées. Mêmes cireuses trop lourdes, mêmes aspirateurs toujours bouchés, mêmes seaux numérotés (« plus d'histoires, les filles ! »), mêmes produits âprement négociés, mêmes lavabos bouchés, même Mamadou adorable, mêmes collègues fatiguées, même Jojo survoltée... Tout pareil.

Plus en forme, Camille était moins zélée. Elle avait déposé ses pierres à l'entrée, s'était remise à travailler, traquait la lumière du jour et ne voyait plus tellement de raisons de vivre à l'envers... C'était le matin qu'elle était le plus productive et comment travailler le matin quand on ne se couchait jamais avant deux ou trois heures, épuisée par un boulot aussi physique que débilitant ?

Les mains lui picotaient, son cerveau cliquetait : Philibert allait revenir, Franck était vivable, les attraits de l'appartement inestimables... Une idée lui trottait dans la tête... Une espèce de fresque... Oh, non, pas une fresque, le mot était trop gros... Mais une évocation... Oui, voilà, une évocation. Une chronique, une biographie imaginaire de l'endroit où elle vivait... Il y avait là tant de matière, tant de souvenirs... Pas seulement les objets. Pas seulement les photos mais une ambiance. Une atmosphairre comme dirait l'autre... Des murmures, quelques palpitations encore... Ces volumes, ces toiles peintes, ces moulures arrogantes, ces interrupteurs en porcelaine, ces fils dénudés, ces bouillottes en métal, ces petits pots à cataplasmes, ces embauchoirs sur mesure et toutes ces étiquettes jaunies...

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