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— Non, non, rassure-toi, je ne crois pas ça. J'ai été à bonne école et je sais qu'on est là pour en chier. Tu me l'as assez répété...

— Vous avez choisi ? leur demanda la serveuse. Camille l'aurait embrassée.

Sa mère étala ses pilules sur la table et les compta du doigt.

— T'en as pas marre de prendre toutes ces merdes ?

— Ne parle pas de ce que tu ne connais pas. Si je ne les avais pas, je ne serais plus là depuis longtemps...

— Qu'est-ce que tu en sais d'abord ? Et pourquoi tu n'enlèves jamais ces lunettes affreuses ? Y a pas de soleil ici...

— Je suis mieux avec. Comme ça je vois le monde tel qu'il est...

Camille décida de lui sourire et lui tapota la main. C'était ça ou lui sauter à la gorge pour l'étrangler.

Sa mère se dérida, gémit un peu, évoqua sa solitude, son dos, la bêtise de ses collègues et les misères de la copropriété. Elle mangeait avec appétit et fronça les sourcils quand sa fille commanda une autre bière.

— Tu bois trop.

— Ça c'est vrai ! Allez, trinque avec moi ! Pour une fois que tu ne dis pas de bêtises...

— Tu ne viens jamais me voir...

— Et là ? Je fais quoi, là ?

— Toujours le dernier mot, pas vrai ? Comme ton père...

Camille se figea.

— Ah ! tu n'aimes pas quand je te parle de lui, hein ? déclara-t-elle triomphante.

— Maman, je t'en prie... Ne va pas dans cette direction...

— Je vais où je veux. Tu ne finis pas ton assiette ?

— Non.

Sa mère secoua la tête en signe de désapprobation.

— Regarde-toi... On dirait un squelette... Si tu crois que tu donnes envie aux garçons...

— Maman...

— Quoi « maman » ? C'est normal que je me fasse du souci pour toi, on ne met pas des enfants au monde pour les voir dépérir !

— Tu m'as mise au monde pour quoi, toi ?

En même temps qu'elle prononçait cette phrase, Camille sut qu'elle était allée trop loin et qu'elle allait avoir droit à la grande scène du 8. Un numéro sans surprise, mille fois répété et parfaitement au point : chantage affectif, larmes de crocodile et menace de suicide. Placés ou dans l'ordre.

Sa mère pleura, lui reprocha de l'avoir abandonnée tout comme l'avait fait son père quinze ans auparavant, lui rappela qu'elle n'avait pas de cœur et lui demanda ce qui la retenait sur cette terre.

— Donne-moi une seule raison d'être encore ici, une seule ?

Camille se roulait une cigarette.

— Tu m'as entendue ?

— Oui.

— Alors ?

— Merci, ma chérie, merci. Ta réponse est on ne peut plus claire...

Elle renifla, posa deux tickets-restaurant sur la table et s'en alla.

Ne pas s'en émouvoir surtout, le départ précipité ayant toujours été l'apothéose, le tombé de rideau en quelque sorte, de la grande scène du 8.

D'habitude l'artiste attend la fin du dessert, mais c'est vrai qu'on était dans un chinois aujourd'hui et que sa mère n'aimait pas particulièrement leurs beignets, litchis et autres nougats trop sucrés...

Oui, ne pas s'émouvoir.

C'était un exercice difficile, mais Camille avait rodé son petit kit de survie depuis le temps... Elle fit donc comme d'habitude et tenta de se concentrer pour se répéter mentalement certaines vérités. Quelques phrases simplissimes et pleines de bon sens. Petites béquilles bricolées à la va-vite qui lui permettaient de continuer à la voir... Parce que ces rencontres forcées, ces conversations absurdes et destructrices n'auraient aucun sens finalement si elle n'avait pas la certitude que sa mère y trouvait son compte. Or, hélas, Catherine Fauque y trouvait parfaitement son compte. Se racler les bottes sur la tête de sa fille lui procurait un grand réconfort. Et même si elle abrégeait souvent leurs rencontres dans un mouvement de drapé outragé, elle s'en trouvait toujours satisfaite. Satisfaite et repue. Emportant avec elle sa bonne foi abjecte, ses triomphes pathétiques et son comptant de mauvais grain à moudre jusqu'à la prochaine fois.

Camille avait mis du temps à comprendre cela et d'ailleurs, elle ne l'avait pas compris toute seule. On l'y avait aidée. Certaines personnes dans son entourage, autrefois surtout, quand elle était encore trop jeune pour la juger, lui avaient donné des clefs pour comprendre l'attitude de sa mère. Oui mais voilà, c'était autrefois, et tous ces gens qui avaient veillé sur elle n'étaient plus là désormais...

Et aujourd'hui, elle morflait la petite.

Drôlement.

8

On avait débarrassé la table et le restaurant se vidait. Camille ne bougeait pas. Elle fumait et commandait des cafés pour ne pas être mise à la porte.

Il y avait un monsieur édenté dans le fond, un vieil Asiatique qui parlait et riait tout seul.

La jeune fille qui les avait servies se tenait derrière le bar. Elle essuyait des verres et lui adressait, de temps à autre, quelques remontrances dans leur langue. Le vieux se renfrognait, se taisait un moment puis reprenait son monologue idiot.

— Vous allez fermer ? demanda Camille.

— Non, répondit-elle en déposant un bol devant le vieux, on ne sert plus, mais on reste ouvert. Vous voulez un autre café ?

— Non, non merci. Je peux rester encore un peu ?

— Mais, oui, restez ! Tant que vous êtes là, ça l'occupe !

— Vous voulez dire que c'est moi qui le fais rire comme ça ?

— Vous ou n'importe qui...

Camille dévisagea le vieil homme et lui rendit son sourire.

L'angoisse dans laquelle sa mère l'avait plongée s'estompa peu à peu. Elle écoutait les bruits d'eau et de casseroles échappés de la cuisine, la radio, ces refrains incompréhensibles aux sonorités pointues que la jeune fille reprenait en se dandinant, elle observait le vieux qui attrapait de longs vermicelles avec ses baguettes en se mettant du bouillon plein le menton et eut soudain l'impression de se trouver dans la salle à manger d'une vraie maison...

Hormis une tasse de café et son paquet de tabac, il n'y avait plus rien devant elle. Elle les posa sur la table d'à côté et commença à lisser la nappe.

Lentement, très lentement, elle passait et repassait le plat de sa main sur le papier de mauvaise qualité, rêche et taché par endroits.

Elle fit ce geste pendant de longues minutes.

Son esprit s'apaisa et les battements de son cœur devinrent plus rapides.

Elle avait peur.

Elle devait essayer. Tu dois essayer. Oui mais, il y a si longtemps que je...

Chut, se murmura-t-elle, chut, je suis là. Tout ira bien, ma grande. Regarde, c'est le moment ou jamais... Allez... N'aie pas peur...

Elle souleva sa main à quelques centimètres de la table et attendit que ses tremblements cessent. C'est bien, tu vois... Elle attrapa son sac à dos et farfouilla à l'intérieur, il était là.

Elle sortit le coffret en bois et le posa sur la table. Elle l'ouvrit, prit une petite pierre rectangulaire et la passa sur sa joue, c'était doux et tiède. Elle défit ensuite un tissu bleu et en sortit un bâton à encre, une forte odeur de santal s'en dégagea, enfin, elle déroula un napperon en lattes de bambou où dormaient deux pinceaux.

Le plus gros était en poil de chèvre, l'autre, beaucoup plus fin, en soie de porc.

Elle se leva, prit une carafe d'eau sur le comptoir, deux annuaires et fit une petite courbette au vieux fou.

Elle plaça les annuaires sur son siège de façon à pouvoir étendre le bras sans toucher la table, versa quelques gouttes d'eau sur la pierre en ardoise et commença à broyer son encre. La voix de son maître lui revint à l'oreille : Tourne ta pierre très lentement, petite Camille... Oh ! plus lentement encore ! Et plus longtemps ! Deux cents fois peut-être, car, vois-tu, en faisant cela tu assouplis ton poignet et prépare ton esprit à de grandes choses... Ne pense plus à rien, ne me regarde pas, malheureuse ! Concentre-toi sur ton poignet, il te dictera ton premier trait et seul le premier trait compte, c'est lui qui donnera vie et souffle à ton dessin...

8
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