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XXXI. Un législateur

Ce n'était rien moins, monsieur, que des institutions immuables, éternelles, qu'il s'agissait de donner à la France, et lestement préparées pour elle par le citoyen Saint-Just, âgé de vingt-six ans.

Je lus d'abord avec distraction; puis les idées me montèrent aux yeux, et je fus stupéfait de ce que je voyais.

– O naïf massacreur! ô candide bourreau! m'écriai-je involontairement, que tu es un charmant enfant! Eh! d'où viens-tu, beau berger? serait-ce pas de l'Arcadie? de quels rochers descendent tes chèvres; ô Alexis?

Et en parlant ainsi je lisais:

"On laisse les enfants à la Nature.

Les enfants sont vêtus de toile en toutes les saisons.

Ils sont nourris en commun et ne vivent que de racines, de fruits, de légumes et de laitage.

Les hommes qui auront vécu sans reproche porteront une écharpe blanche à soixante ans.

L'homme et la femme qui s'aiment sont époux.

S'ils n'ont point d'enfants, ils peuvent tenir leur engagement secret.

Tout homme âgé de vingt et un ans est tenu de déclarer dans le temple quels sont ses amis.

Les amis porteront le deuil l'un de l'autre.

Les amis creusent la tombe l'un de l'autre.

Les amis sont placés les uns près des autres dans les combats.

Celui qui dit qu'il ne croit pas à l'amitié ou qui n'a pas d'ami est banni.

Un homme convaincu d'ingratitude est banni."

– Quelles émigrations! dis-je.

"Si un homme commet un crime, ses amis sont bannis. Les meurtriers seront vêtus de noir toute leur vie, et seront mis à mort s'ils quittent cet habit."

– Ame innocente et douce, m'écriai-je, que nous sommes ingrats de t'accuser! Tes pensées sont pures comme une goutte de rosée sur une feuille de rose, et nous nous plaignons pour quelques charretées d'hommes que tu envoies au couteau chaque jour à la même heure! Et tu ne les vois seulement pas, ni ne les touches, bon jeune homme! Tu écris seulement leurs noms sur du papier! – moins que cela: tu vois une liste, et tu signes! – moins que cela encore: tu ne la lis pas, et tu signes!

Ensuite je ris longtemps et beaucoup, du rire joyeux que vous savez, en parcourant ces institutions dites républicaines, et que vous pourrez lire quand vous voudrez; ces lois de l'âge d'or auxquelles ce béat cruel voulait ployer de force notre âge d'airain. Robe d'enfant dans laquelle il voulait faire tenir cette nation grande et vieillie. Pour l'y fourrer, il coupait la tête et les bras.

Lisez cela, vous le pourrez plus à votre aise que je ne le pouvais dans la chambre de Robespierre; et si vous pensez, avec votre habituelle pitié, que ce jeune homme était à plaindre, en vérité vous me trouverez de votre avis cette fois, car la folie est la plus grande des infortunes.

Hélas! il y a des folies sombres et sérieuses, qui ne jettent les hommes dans aucun discours insensé, qui ne les sortent guère du ton accoutumé du langage des autres, qui laissent la vue claire, libre et précise de tout, hors celle d'un point sombre et fatal. Ces folies sont froides, ces folies sont posées et réfléchies. Elles singent le sens commun à s'y méprendre, elles effrayent et imposent, elles ne sont pas facilement découvertes, leur masque est épais, mais elles sont.

Et que faut-il pour les donner? Un rien, un petit déplacement imprévu dans la position d'un rêveur trop précoce.

Prenez au hasard, au fond d'un collège, quelque grand jeune homme de dix-huit à dix-neuf ans, tout plein de ses Spartiates et de ses Romains délayés dans de vieilles phrases, tout roide de son Droit ancien et de son Droit moderne; ne connaissant du monde actuel et de ses moeurs que ses camarades et leurs moeurs; bien irrité de voir passer des voitures où il ne monte pas; méprisant les femmes parce qu'il ne connaît que les plus viles, et confondant les faiblesses de l'amour tendre et élégant avec les dévergondages crapuleux de la rue; jugeant tout un corps d'après un membre, tout un sexe d'après un être, et s'étudiant à former dans sa tête quelque synthèse universelle bonne à faire de lui un sage profond pour toute sa vie; prenez-le dans ce moment et faites-lui cadeau d'une petite guillotine en lui disant:

"Mon petit ami, voici un instrument au moyen duquel vous vous ferez obéir de toute la Nation; il ne s'agit que de tirer cela et de pousser ceci. C'est bien simple."

Après avoir un peu réfléchi, il prendra d'une main son papier d'écolier et de l'autre le joujou; et voyant qu'en effet on a peur, il tirera et poussera jusqu'à ce qu'on l'écrase, lui et sa mécanique.

Et à peine s'il sera un méchant homme. – Non; il sera même, à la rigueur, un homme vertueux. Mais c'est qu'il aura tant lu dans de beaux livres: juste sévérité; salutaire massacre; et: de vos plus chers parents saintement homicides, et: périsse l'univers plutôt qu'un principe! et surtout: la vertu expiatrice de l'effusion du sang; idée monstrueuse, fille de la crainte, que, ma foi! il croit en lui et tout en répétant à lui-même: Justum et tenacem propositi virum, il arrive à l'impassibilité des douleurs d'autrui, il prend cette impassibilité pour grandeur et courage, et… il exécute.

Tout le malheur sera dans le tour de roue de la Fortune qui l'aura mis en haut et lui aura trop tôt donné cette chose fatale entre toutes: LE POUVOIR.

XXXII. Sur la substitution des souffrances expiatoires

Ici le Docteur Noir s'interrompit, et reprit après un moment de stupeur et de réflexion.

– Un des mots que ma bouche vient de prononcer m'a tout à coup arrêté, monsieur, et me force de contempler avec effroi deux pensées extrêmes qui viennent de se toucher et de s'unir devant moi, sur mes pas.

En ce temps-là même dont je parle, au temps du vertueux Saint-Just (car il était, dit-on, sans vices, sinon sans crimes), vivait et écrivait un autre homme vertueux, implacable adversaire de la Révolution. Cet autre Esprit sombre, Esprit falsificateur, je ne dis pas faux, car il avait conscience du vrai; cet Esprit obstiné, impitoyable, audacieux et subtil, armé comme le Sphinx, jusqu'aux ongles et jusqu'aux dents, de sophismes métaphysiques et énigmatiques, cuirassé de dogmes de fer, empanaché d'oracles nébuleux et foudroyants; cet autre Esprit grondait comme un orage prophétique et menaçant, et tournait autour de la France. Il avait nom: Joseph de Maistre.

Or, parmi beaucoup de livres sur l'avenir de la France, deviné phrase par phrase, sur le gouvernement temporel de la Providence, sur le principe générateur des Constitutions, sur le Pape, sur les délais de la justice divine et sur l'Inquisition, voulant démontrer, sonder, dévoiler aux yeux des hommes les sinistres fondations qu'il donnait (problème éternel!) à l'autorité de l'homme sur l'homme, voici en substance ce qu'il écrivait:

"La chair est coupable, maudite, et ennemie de Dieu. – Le sang est un fluide vivant. Le Ciel ne peut être apaisé que par le sang. – L'innocent peut payer pour le coupable. Les anciens croyaient que les dieux accouraient partout où le sang coulait sur les autels; les premiers docteurs chrétiens crurent que les anges accouraient partout où coulait le sang de la véritable victime. – L'effusion du sang est expiatrice. Ces vérités sont innées. – La Croix atteste le Salut par le sang.

"Et, depuis, Origène a dit justement qu'il y avait deux Rédemptions: celle du Christ qui racheta l'univers, et les Rédemptions diminuées qui rachètent par le sang celui des nations. Ce sacrifice sanglant de quelques hommes pour tous se perpétuera jusqu'à la fin du monde. Et les nations pourront se racheter éternellement par la substitution des souffrances expiatoires."

C'était ainsi qu'un homme doué d'une des plus hardies et des plus trompeuses imaginations philosophiques qui jamais aient fasciné l'Europe, était arrivé à rattacher au pied même de la Croix le premier anneau d'une chaîne effrayante et interminable de sophismes ambitieux et impies, qu'il semblait adorer consciencieusement, et qu'il avait fini peut-être par regarder du fond du coeur comme les rayons d'une sainte vérité. C'était à genoux sans doute, et en se frappant la poitrine, qu'il s'écriait:

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