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Et si elles voient la terre, c'est du haut du firmament qu'elles la voient, et les arbres et les montagnes, et les villes et les monuments ne sont pas plus élevés à leurs yeux que les plaines et les ruisseaux, comme aux regards célestes du Poète tout ce qui est de la terre se confond en un seul globe éclairé par un rayon d'en haut.

Les écouter et, si vous êtes inspiré, faire un livre.

Ne pas espérer qu'un grand oeuvre soit contemplé, qu'un livre soit lu, comme ils ont été faits.

Si votre livre est écrit dans la solitude, l'étude et le recueillement, je souhaite qu'il soit lu dans le recueillement, l'étude et la solitude; mais soyez à peu près certain qu'il sera lu à la promenade, au café, en calèche, entre les causeries, les disputes, les verres, les jeux et les éclats de rire, ou pas du tout.

Et s'il est original, Dieu vous puisse garder des pâles imitateurs, troupe nuisible et innombrable de singes salissants et maladroits.

Et après tout cela, vous aurez mis au jour quelque volume qui, pareil à toutes les oeuvres des hommes, lesquelles n'ont jamais exprimé qu'une question et un soupir, pourra se résumer infailliblement par les deux mots qui ne cesseront jamais d'exprimer notre destinée de doute et de douleur:

POURQUOI? et HELAS!

XLI. Effets de la consultation

Stello crut un moment avoir entendu la sagesse même. – Quelle folie! – Il lui semblait que le cauchemar s'était enfui; il courut involontairement à la fenêtre pour voir briller son étoile, à laquelle il croyait. Il jeta un grand cri.

Le jour était venu. L'aube pâle et humide avait chassé du ciel toutes les belles étoiles; il n'y en avait plus qu'une qui s'évanouissait à l'horizon. Avec ces lueurs sacrées, Stello sentit s'enfuir ses pensées. Les bruits odieux du jour commençaient à se faire entendre.

Il suivit des yeux le dernier des beaux yeux de la nuit et, lorsqu'il se fut entièrement fermé, Stello pâlit, tomba, et le Docteur Noir le laissa plongé dans un sommeil pesant et douloureux.

XLII. Fin

Telle fut la première consultation du Docteur Noir.

Stello suivra-t-il l'ordonnance? Je ne le sais pas.

Quel est ce Stello? quel est ce Docteur Noir?

Je ne le sais guère.

Stello ne ressemble-t-il pas à quelque chose comme le sentiment? Le Docteur Noir à quelque chose comme le raisonnement?

Ce que je crois, c'est que si mon coeur et ma tête avaient, entre eux, agité la même question, ils ne se seraient pas autrement parlé.

Ecrit à Paris, janvier 1832.

Daphné Seconde consultation du Docteur Noir

Qu'est-ce que Daphné ?

La nuit était silencieuse et le sommeil ne pesait plus sur les yeux de Stello. Il marchait dans sa chambre, agité par l'activité de ses pensées, activité violente que les songes avaient multipliée. Il croyait voir devant lui les fantômes mélancoliques de Gilbert, de Chatterton et d'André Chénier, et la voix ferme et inflexible du Docteur Noir résonnait encore à ses oreilles. Le spleen inexorable ne cessait pas de déchaîner autour de sa tête ces légions d'idées sinistres, qu'il avait douloureusement décrites lui-même dans son premier accès. Cependant, dompté par le sinistre raisonneur, il s'était résigné et avait étouffé, violemment et non sans gémir, ce désir d'action du poète qu'il avait soumis au combat d'une longue consultation. (A présent, il cherchait dans l'immensité un point d'appui sur lequel il pût asseoir ses pensées toujours errantes. Une impression ineffaçable de tristesse lui fit chercher partout quelqu'un qui fût aussi triste que lui-même, et, songeant que le souvenir des plus grandes douleurs de la terre modérerait le sentiment des siennes, il vint à songer au peuple de l'Univers qui avait le mieux compris la tristesse de la vie: les Juifs.)

Il était résigné. Il s'était rendu compte à lui-même (car le Docteur Noir était comme une part de lui-même) de l'adversion de l'homme d'action pour l'homme de contemplation.

Cependant trop de force et de vitalité juvénile le poussait encore vers les vains désirs de l'action publique et il rabattit ses regards des sommités sociales aux masses populaires.

Chapitre I. La foule

C'était un soir de fête. Le peuple de Paris marchait avec tristesse sur les places publiques et le long des rues. Les familles se tenant par la main allaient en avant, sans savoir où elles allaient, et passaient, sans s'arrêter, en regardant devant elles. Les hommes étaient ennuyés, les femmes fatiguées, les enfants tout en pleurs. Des lampions sinistres s'éteignaient sous une large pluie et répandaient une fumée noire au lieu d'une flamme livide. Les murs étaient teints de lueurs pareilles à celles d'un incendie qui s'apaise. La voûte du ciel était violette et comme irritée.

La foule glissait sur un pavé tout humide. Les têtes noires se touchaient et n'avançaient qu'avec un mouvement insensible. Le murmure des voix était sourd et inarticulé comme un long gémissement. Chacun paraissait chercher et demander quel désir l'avait amené, et vers quel plaisir. Aucun n'était satisfait, aucun n'entrevoyait même ce qui lui pourrait plaire. Tous s'en allaient l'oeil vague et la bouche béante; tous incapables de s'arrêter dans leur route perpétuelle qui ne menait à rien.

"C'est là une immense question", dit tout à coup le Docteur Noir dans le silence de la nuit.

La voix douce, mais très grave d'un jeune homme lui répondit avec résignation:

Eh bien! puisque je me suis soumis à vous, pourquoi ne pas penser cette nuit à une immense question? Puisque mon coeur s'est uni à votre intelligence comme un esclave à son maître, que ne l'enivrez-vous de cette idée pour engourdir sa peine? Que suis-je à présent, que suis-je sinon une machine à penser? Trouvez-moi du chagrin, je pense à ce chagrin avec un étonnement profond; donnez-moi du bonheur, je réfléchis à ce bonheur, je m'attache à lui, je le travaille, je le creuse, je l'examine comme une solution d'algèbre, et je finis par recevoir autant de peine et de labeur de lui que j'en aurais eu d'une infortune. La meule infatigable de votre âme broya naguère sous elle le grain que le rêveur Stello lui porta. Que va-t-elle moudre à présent? Va-t-elle se broyer elle-même comme le craignit un jour Luther? O Docteur Noir, lumière que je recherche et que je redoute à la fois, laissez la meule rouler de tout son poids, puisqu'il le faut, sur l'idée qui se présente entre nous deux et que vient de faire rouler sous elle le vent d'une conversation distraite. Laissez-la écraser l'idée jusqu'à ce qu'elle en ait exprimé tout ce qu'elle renferme de consolant et de divin.

Je veux recevoir les coups de votre parole, marteau terrible, vous rebondissez, chassé par moi comme par une enclume gémissante, mais ce n'est que pour retomber plus dur que jamais. Je ne sais pourquoi l'Enthousiasme qui vibre et frémit dans mon coeur voudrait vous fuir et vous désire cependant comme une femme désire et fuit à moitié son maître. Je sens encore la blessure de vos paroles, les dernières que vous avez prononcées. Mais je ne sais pourquoi, tout amères qu'elles étaient, elles me consolaient. Et pourtant, qui donc était écrasé sous votre impitoyable force, si ce n'est l'autre enthousiaste, le Poète?

– Non pas lui, mais la société ingrate qui l'a fait si misérable, dit le froid Docteur, tandis qu'il comptait avec sa canne et semblait diviser la foule par troupes, par compagnies, par familles, du haut du balcon où tous deux étaient appuyés dans l'ombre.

– Pauvre être inoffensif, reprit l'autre voix, vous l'avez pris, vous l'avez frappé, tordu tout enflammé qu'il était, et j'ai caché son image désolée au fond de mon coeur.

– Vous l'y avez donc placé vengé, dit le Docteur Noir en regardant ailleurs. Je l'ai quitté pour vous. Parlons d'autre chose et livrons un combat sacré. Pour nous, ce combat, c'est la discussion philosophique.

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