ЛитМир - Электронная Библиотека
A
A

Eugène Sue

Les Mystères De Paris Tome II

Les Mystères De Paris Tome II - pic_1.jpg

TROISIÈME PARTIE

I L’embuscade

L’église et le presbytère de Bouqueval s’élevaient à mi-côte au milieu d’une châtaigneraie, d’où l’on dominait le village.

Fleur-de-Marie et l’abbé gagnèrent un sentier sinueux qui conduisait à la maison curiale, en traversant le chemin creux dont cette colline était diagonalement coupée.

La Chouette, le Maître d’école et Tortillard, tapis dans une des anfractuosités de ce chemin, virent le prêtre et Fleur-de-Marie descendre dans la ravine et en sortir par une pente escarpée. Les traits de la jeune fille étant cachés sous le capuchon de sa mante, la borgnesse ne reconnut pas son ancienne victime.

– Silence, mon homme! dit la vieille au Maître d’école, la gosseline [1] et le sanglier [2] viennent de passer la traviole [3]; c’est bien elle, d’après le signalement que nous a donné le grand homme en deuil: tenue campagnarde, taille moyenne, jupe rayée de brun, mante de laine à bordure noire. Elle reconduit comme ça tous les jours le sanglier à sa cassine, et elle revient toute seule. Quand elle va repasser tout à l’heure, là, au bout du chemin, il faudra tomber dessus, l’enlever pour la porter dans la voiture.

– Et si elle crie au secours? reprit le Maître d’école, on l’entendra à la ferme, puisque vous dites que l’on en voit les bâtiments d’ici; car vous voyez… vous autres, ajouta-t-il d’une voix sourde.

– Bien sûr que d’ici on voit les bâtiments tout proche, dit Tortillard. Il y a un instant, j’ai grimpé au haut du talus en me traînant sur le ventre. J’ai entendu un charretier qui parlait à ses chevaux dans cette cour là-bas…

– Alors voilà ce qu’il faut faire, reprit le Maître d’école après un moment de silence: Tortillard va se mettre au guet à l’entrée du sentier. Quand il verra la petite venir de loin, il ira au-devant d’elle en criant qu’il est fils d’une pauvre vieille femme qui s’est blessée en tombant dans le chemin creux, et il suppliera la jeune fille de venir à son secours.

– J’y suis, Fourline. La pauvre vieille, ça sera ta Chouette. Bien sorbonné . Mon homme, tu es toujours le roi des têtards ! Et après, qu’est-ce que je ferai?

– Tu t’enfonceras bien dans le chemin creux du côté où attend Barbillon avec le fiacre… Je me cacherai tout près. Quand Tortillard t’aura amené la petite au milieu de la ravine, cesse de geindre et saute dessus, une main autour de son colas , et l’autre dans sa bavarde pour lui arquepincer le chiffon rouge et l’empêcher de crier…

– Connu, Fourline… comme pour la femme du canal Saint-Martin, quand nous l’avons fait flotter, après lui avoir grinchi la négresse qu’elle portait sous le bras; même jeu, n’est-ce pas?

– Oui, toujours du même… Pendant que tu tiendras ferme la petite, Tortillard accourra me chercher; à nous trois, nous embaluchonnons la jeune fille dans mon manteau, nous la portons à la voiture de Barbillon, et de là plaine Saint-Denis, où l’homme en deuil nous attend.

– C’est ça qui est enflanqué! Tiens, vois-tu, Fourline, tu n’as pas ton pareil. Si j’avais de quoi, je te tirerais un feu d’artifice sur ta boule, et je t’illuminerais en verres de couleur à la saint Charlot, patron du béquillard . Entends-tu ça, toi, moutard, si tu veux devenir passé-singe , dévisage mon gros têtard; voilà un homme!… dit orgueilleusement la Chouette à Tortillard.

Puis, s’adressant au Maître d’école:

– À propos, tu ne sais pas: Barbillon a une peur de chien d’avoir une fièvre cérébrale .

– Pourquoi ça?

– Il a buté , il y a quelque temps, dans une dispute, le mari d’une laitière, qui venait tous les matins de la campagne, dans une petite charrette conduite par un âne, vendre du lait dans la Cité, au coin de la rue de la Vieille-Draperie, proche chez l’ogresse du Lapin-Blanc.

Le fils de Bras-Rouge, ne comprenant pas l’argot, écoutait la Chouette avec une sorte de curiosité désappointée.

– Tu voudrais bien savoir ce que nous disons là, hein! moutard?

– Dame! c’est sûr…

– Si tu es gentil, je t’apprendrai l’argot. Tu as bientôt l’âge où ça peut servir. Seras-tu content, fifi?

– Oh! je crois bien! Et puis j’aimerais mieux rester avec vous qu’avec mon vieux filou de charlatan, à piler ses drogues et à brosser son cheval. Si je savais où il cache sa mort-aux-rats pour les hommes, je lui en mettrais dans sa soupe, pour n’être plus forcé de trimer avec lui. La Chouette se prit à rire et dit à Tortillard en l’attirant à elle:

– Venez tout de suite baiser maman loulou… Es-tu drôlet!… Mais comment sais-tu qu’il a de la mort-aux-rats pour les hommes, ton maître?

– Tiens! Je lui ai entendu dire ça, un jour que j’étais caché dans le cabinet noir de sa chambre où il met ses bouteilles, ses machines d’acier, et où il tripote dans ses petits pots…

– Tu l’as entendu quoi dire?… demanda la Chouette.

– Je l’ai entendu dire à un monsieur, en lui donnant une poudre dans un papier: «Quelqu’un qui prendrait ça en trois fois irait dormir sous terre… sans qu’on sache ni pourquoi ni comment, et sans qu’il reste aucune trace…»

– Et qui était ce monsieur? demanda le Maître d’école.

– Un beau jeune monsieur, qui avait des moustaches noires et une jolie figure comme une dame… Il est revenu une autre fois; mais cette fois-là, quand il est parti, je l’ai suivi par ordre de M. Bradamanti pour savoir où il irait percher. Ce joli monsieur, il est entré rue de Chaillot, dans une belle maison. Mon maître m’avait dit: «N’importe où ce monsieur ira, suis-le et attends-le à la porte; s’il ressort, resuis-le jusqu’à ce qu’il ne ressorte plus de l’endroit où il sera entré, ça prouvera qu’il demeure dans ce dernier lieu; alors, Tortillard, mon garçon, tortille-toi pour savoir son nom… ou sinon, moi, je te tortillerai les oreilles d’une drôle de manière.»

1
{"b":"125188","o":1}