ЛитМир - Электронная Библиотека
A
A

– Je suis déjà retenu pour entrer à la ferme d’Arnouville, chez M. Dubreuil, dit Jean-René.

– Et moi, je suis engagé pour Gonesse, reprit un autre laboureur.

– Vous le voyez, mon brave homme, à cela tout le monde gagne: les fermiers des environs profitent doublement: il n’y a que douze places d’hommes et de femmes à donner, mais il se forme peut-être cinquante bons sujets dans le canton pour y prétendre; or ceux qui n’auront pas eu les places n’en resteront pas moins bons sujets, n’est-ce pas? Et, comme on dit, les morceaux en seront et en resteront toujours bons, car si on n’a pas la chance une fois, on espère l’avoir une autre; en fin de compte, ça fait nombre de braves gens de plus. Tenez… parlant par respect, pour un cheval ou pour un bétail qui gagne le prix de vitesse, de force ou de beauté, on fait cent élèves capables de disputer ce prix. Eh bien! ceux de ces cent élèves qui ne l’ont pas remporté, ce prix, n’en restent pas moins bons et vaillants… Hein? mon brave homme, quand je vous disais que notre ferme n’était pas une ferme ordinaire, et que notre maître n’était pas un maître ordinaire?

– Oh! non, sans doute… s’écria le Maître d’école, et plus sa bonté, sa générosité me semblent grandes, plus j’espère qu’il prendra en pitié mon triste sort. Un homme qui fait le bien si noblement, avec tant d’intelligence, ne doit pas regarder à un bienfait de plus ou de moins.

– Au contraire, il y regarde, mon brave, dit le père Châtelain; mais pour avoir à se glorifier d’une bonne action nouvelle; ce m’est avis que nous nous reverrons, bien sûr, à la ferme, et que ce n’est pas la dernière fois que vous vous asseyez à cette table!

– N’est-ce pas? Tenez, malgré moi j’espère… Oh! si vous saviez comme je suis heureux et reconnaissant! s’écria le Maître d’école.

– Je n’en doute pas, il est si bon, notre maître!

– Mais que je sache au moins son nom et aussi celui de la Dame-de -Bon-Secours, dit vivement le Maître d’école, que je puisse bénir d’avance ces nobles noms.

– Je comprends votre impatience, dit le laboureur. Ah! dame, vous vous attendez peut-être à des noms à grand fracas? Ah bien oui! ce sont des noms simples et doux comme des saints. Notre-Dame-de-Bon-Secours s’appelle Mme Georges… notre maître s’appelle M. Rodolphe.

– Ma femme!… mon bourreau!… murmura le brigand, foudroyé par cette révélation.

VII La nuit

Rodolphe!!! Mme Georges!!!

Le Maître d’école ne pouvait se croire abusé par une fortuite ressemblance de noms; avant de le condamner à un terrible supplice, Rodolphe lui avait dit porter à Mme Georges un vif intérêt. Enfin, la présence récente du nègre David dans cette ferme prouvait au Maître d’école qu’il ne se trompait pas.

Il reconnut quelque chose de providentiel, de fatal, dans cette dernière rencontre qui renversait les espérances qu’il avait un moment fondées sur la générosité du maître de cette ferme.

Son premier mouvement fut de fuir.

Rodolphe lui inspirait une invincible terreur; peut-être se trouvait-il à cette heure à la ferme… À peine remis de sa stupeur, le brigand se leva de table, prit la main de Tortillard et s’écria d’un air égaré:

– Allons-nous-en… conduis-moi… sortons d’ici!

Les laboureurs se regardèrent avec surprise.

– Vous en aller… maintenant! Vous n’y pensez pas, mon pauvre homme, dit le père Châtelain. Ah çà! quelle mouche vous pique? Est-ce que vous êtes fou?

Tortillard saisit adroitement cet à-propos, poussa un long soupir, et, mettant son index sur son front, il donna ainsi à entendre aux laboureurs que la raison de son prétendu père n’était pas fort saine.

Le vieux laboureur lui répondit par un signe d’intelligence et de compassion.

– Viens, viens, sortons! répéta le Maître d’école en cherchant à entraîner l’enfant.

Tortillard, absolument décidé à ne pas quitter un bon gîte pour courir les champs par cette froidure, dit d’une voix dolente:

– Mon Dieu! pauvre papa, c’est ton accès qui te reprend; calme-toi, ne sors pas par le froid de la nuit… ça te ferait mal… J’aimerais mieux, vois-tu, avoir le chagrin de te désobéir que de te conduire hors d’ici à cette heure. Puis, s’adressant aux laboureurs: N’est-ce pas, mes bons messieurs, que vous m’aiderez à empêcher mon pauvre papa de sortir?

– Oui, oui, sois tranquille, mon enfant, dit le père Châtelain, nous n’ouvrirons pas à ton père… Il sera bien forcé de coucher à la ferme!

– Vous ne me forcerez pas à rester ici! s’écria le Maître d’école; et puis d’ailleurs je gênerais votre maître… M. Rodolphe… Vous m’avez dit que la ferme n’était pas un hospice. Ainsi, encore une fois, laissez-moi sortir…

– Gêner notre maître! Soyez tranquille… Malheureusement, il n’habite pas la ferme, il n’y vient pas aussi souvent que nous le voudrions… Mais serait-il ici que vous ne le gêneriez pas du tout… Cette maison n’est pas un hospice, c’est vrai, mais je vous ai dit que les infirmes aussi à plaindre que vous pouvaient y passer un jour et une nuit.

– Votre maître n’est pas ici ce soir? demanda le Maître d’école d’un ton moins effrayé.

– Non; il doit venir, selon son habitude, dans cinq ou six jours. Ainsi, vous le voyez, vos craintes n’ont pas de sens. Il n’est pas probable que notre bonne dame descende maintenant, sans cela elle vous rassurerait. N’a-t-elle pas ordonné qu’on fasse votre lit ici? Du reste, si vous ne la voyez pas ce soir, vous lui parlerez demain avant votre départ… Vous lui ferez votre petite supplique, afin qu’elle intéresse notre maître à votre sort et qu’il vous garde à la ferme…

– Non, non! dit le brigand avec terreur, j’ai changé d’idée… mon fils a raison: ma parente de Louvres aura pitié de moi… J’irai la trouver.

– Comme vous voudrez, dit complaisamment le père Châtelain, croyant avoir affaire à un homme dont le cerveau était un peu fêlé. Vous partirez demain matin. Quant à continuer votre route ce soir avec ce pauvre petit, n’y comptez pas; nous y mettrons bon ordre.

Quoique Rodolphe ne fût pas à Bouqueval, les terreurs du Maître d’école étaient loin de se calmer. Bien qu’affreusement défiguré, il craignait encore d’être reconnu par sa femme qui d’un moment à l’autre pouvait descendre; et, dans ce cas, il était persuadé qu’elle le dénoncerait et le ferait arrêter, car il avait toujours pensé que Rodolphe, en lui infligeant un châtiment aussi terrible, avait voulu surtout satisfaire à la haine et à la vengeance de Mme Georges.

Mais le brigand ne pouvait quitter la ferme; il se trouvait à la merci de Tortillard. Il se résigna donc; et, pour éviter d’être surpris par sa femme, il dit au laboureur:

– Puisque vous m’assurez que cela ne gênera pas votre maître ni votre dame… j’accepte l’hospitalité que vous m’offrez; mais, comme je suis très-fatigué, je vais, si vous le permettez, aller me coucher; je voudrais repartir demain matin au point du jour.

15
{"b":"125188","o":1}