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Après un moment de silence, Louise reprit avec effort, et d’une voix tremblante:

– J’avais entendu dire par la portière qu’un charlatan demeurait dans la maison… et…

Elle ne put achever.

Rodolphe se rappela qu’à sa première entrevue avec Mme Pipelet il avait reçu du facteur, en l’absence de la portière, une lettre écrite sur gros papier d’une écriture contrefaite, et sur laquelle il avait remarqué les traces de quelques larmes…

– Et vous lui avez écrit, malheureuse enfant… il y a de cela trois jours!… Sur cette lettre vous aviez pleuré, votre écriture était déguisée.

Louise regardait Rodolphe avec effroi…

– Comment savez-vous, monsieur?…

– Rassurez-vous. J’étais seul dans la loge de Mme Pipelet quand on a apporté cette lettre, et, par hasard, je l’ai remarquée…

– Eh bien! oui, monsieur. Dans cette lettre sans signature j’écrivais à M. Bradamanti que, n’osant pas aller chez lui, je le priais de se trouver le soir près du Château-d’Eau… J’avais la tête perdue. Je voulais lui demander ses affreux conseils… Je sortis de chez mon maître dans l’intention de les suivre; mais au bout d’un instant la raison me revint, je compris quel crime j’allais commettre… Je regagnai la maison et je manquai ce rendez-vous. Ce soir-là se passa une scène dont les suites ont causé le dernier malheur qui m’accable.

«M. Ferrand me croyait sortie pour deux heures, tandis qu’au bout de très-peu de temps j’étais de retour. En passant devant la petite porte du jardin, à mon grand étonnement je la vis entr’ouverte; j’entrai par là et je rapportai la clef dans le cabinet de M. Ferrand, où on la déposait ordinairement. Cette pièce précédait sa chambre à coucher, le lieu le plus retiré de la maison; c’était là qu’il donnait ses audiences secrètes, traitant ses affaires courantes dans le bureau de son étude. Vous allez savoir, monsieur, pourquoi je vous donne ces détails: connaissant très-bien les êtres du logis, après avoir traversé la salle à manger, qui était éclairée, j’entrai sans lumière dans le salon, puis dans le cabinet qui précédait sa chambre à coucher. La porte de cette dernière pièce s’ouvrit au moment où je posais la clef sur une table. À peine mon maître m’eut-il aperçue à la clarté de la lampe qui brûlait dans sa chambre qu’il referma brusquement la porte sur une personne que je ne pus voir; puis, malgré l’obscurité, il se précipita sur moi, me saisit au cou comme s’il eût voulu m’étrangler et me dit à voix basse… d’un ton à la fois furieux et effrayé: «Tu espionnais, tu écoutais à la porte! qu’as-tu entendu?… Réponds! Réponds! ou je t’étouffe.» Mais, changeant d’idée, sans me donner le temps de dire un mot, il me fit reculer dans la salle à manger: l’office était ouverte, il m’y jeta brutalement et la referma.

– Et vous n’aviez rien entendu de sa conversation?

– Rien, monsieur; si je l’avais su dans sa chambre avec quelqu’un, je me serais bien gardée d’entrer dans le cabinet; il le défendait même à Mme Séraphin.

– Et lorsque vous êtes sortie de l’office, que vous a-t-il dit?

– C’est la femme de charge qui est venue me délivrer, et je n’ai pas revu M. Ferrand ce soir-là. Le saisissement, l’effroi que j’avais eus me rendirent très-souffrante. Le lendemain, au moment où je descendais, je rencontrai M. Ferrand; je frissonnai en songeant à ses menaces de la veille… Quelle fut ma surprise! Il me dit presque avec calme: «Tu sais pourtant que je défends d’entrer dans mon cabinet quand j’ai quelqu’un dans ma chambre; mais pour le peu de temps que tu as à rester ici, il est inutile que je te gronde davantage.» Et il se rendit à son étude.

«Cette modération m’étonna après ses violences de la veille. Je continuai mon service, selon mon habitude, et j’allai mettre en ordre sa chambre à coucher… J’avais beaucoup souffert toute la nuit: je me trouvais faible, abattue. En rangeant quelques habits dans mon cabinet très-obscur situé près de l’alcôve, je fus tout à coup prise d’un étourdissement douloureux; je sentis que je perdais connaissance… En tombant, je voulus machinalement me retenir en saisissant un manteau suspendu à la cloison, et dans ma chute j’entraînai ce vêtement, dont je fus presque entièrement couverte.

«Quand je revins à moi, la porte vitrée de ce cabinet d’alcôve était fermée… j’entendis la voix de M. Ferrand… Il parlait très-haut… Me souvenant de la scène de la veille, je me crus morte si je faisais un mouvement; je supposais que, cachée sous le manteau qui était tombé sur moi, mon maître, en fermant la porte de ce vestiaire obscur, ne m’avait pas aperçue. S’il me découvrait, comment lui faire croire à ce hasard presque inexplicable? Je retins donc ma respiration, et malgré moi j’entendis la fin de cet entretien sans doute commencé depuis quelque temps.

XI L’entretien

– Et quelle était la personne qui, enfermée dans la chambre du notaire, causait avec lui? demanda Rodolphe à Louise.

– Je l’ignore, monsieur; je ne connaissais pas cette voix.

– Et que disaient-ils?

– La conversation durait depuis quelque temps sans doute, car voici seulement ce que j’entendis: «Rien de plus simple, disait cette voix inconnue; un drôle nommé Bras-Rouge, contrebandier déterminé, m’a mis, pour l’affaire dont je vous parlais tout à l’heure, en rapport avec une famille de pirates d’eau douce établie à la pointe d’une petite île près d’Asnières: ce sont les plus grands bandits de la terre; le père et le grand-père ont été guillotinés, deux des fils sont aux galères à perpétuité; mais il reste à la mère trois garçons et deux filles, tous aussi scélérats les uns que les autres. On dit que, la nuit, pour voler sur les deux rives de la Seine, ils font quelquefois des descentes en bateau jusqu’à Bercy. Ce sont des gens à tuer le premier venu pour un écu; mais nous n’avons pas besoin d’eux, il suffit qu’ils donnent l’hospitalité à votre dame de province. Les Martial (c’est le nom de mes pirates) passeront à ses yeux pour une honnête famille de pêcheurs; j’irai de votre part faire deux ou trois visites à votre jeune dame; je lui ordonnerai certaines potions… et au bout de huit jours elle fera connaissance avec le cimetière d’Asnières. Dans les villages, les décès passent comme une lettre à la poste, tandis qu’à Paris on y regarde de trop près. Mais quand enverrez-vous votre provinciale à l’île d’Asnières, afin que j’aie le temps de prévenir les Martial du rôle qu’ils ont à jouer? – Elle arrivera demain ici, après-demain elle sera chez eux, reprit M. Ferrand, et je la préviendrai que le docteur Vincent ira lui donner des soins de ma part. – Va pour le nom de Vincent, dit la voix; j’aime autant celui-là qu’un autre…»

– Quel est ce nouveau mystère de crime et d’infamie? dit Rodolphe de plus en plus surpris.

– Nouveau! Non, monsieur; vous allez voir qu’il se rattachait à un autre crime que vous connaissez, reprit Louise, et elle continua: J’entendis le mouvement des chaises, l’entretien était terminé. «Je ne vous demande pas le secret, dit M. Ferrand; vous me tenez comme je vous tiens. – Ce qui fait que nous pouvons nous servir et jamais nous nuire, répondit la voix. Voyez mon zèle! j’ai reçu votre lettre hier à dix heures du soir, ce matin je suis chez vous. Au revoir, complice, n’oubliez pas l’île d’Asnières, le pêcheur Martial et le docteur Vincent. Grâce à ces trois mots magiques, votre provinciale n’en a pas pour huit jours. – Attendez, dit M. Ferrand, que j’aille tirer le verrou de précaution que j’avais mis dans mon cabinet et que je voie s’il n’y a personne dans l’antichambre pour que vous puissiez sortir par la ruelle du jardin comme vous y êtes entré…» M. Ferrand sortit un moment, puis il revint, et je l’entendis enfin s’éloigner avec la personne dont j’avais entendu la voix… Vous devez comprendre ma terreur, monsieur, pendant cet entretien, et mon désespoir d’avoir malgré moi surpris un tel secret. Deux heures après cette conversation, Mme Séraphin vint me chercher dans ma chambre où j’étais montée, toute tremblante et plus malade que je ne l’avais été jusqu’alors. «Monsieur vous demande, me dit-elle; vous avez plus de bonheur que vous n’en méritez; allons, descendez. Vous êtes bien pâle, ce qu’il va vous apprendre vous donnera des couleurs.»

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