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– C’était peut-être à propos de Louise.

– De Louise?

– Après ça, je ne fais que répéter ce que disait ce matin la mère Séraphin.

– Quoi donc? Quoi donc?

– Qu’il était l’amant de Louise… et le père de l’enfant…

– Voyez-vous le sournois!

– Tiens, tiens, tiens!

– Ah! bah!

– Ça n’est pas vrai!

– Comment sais-tu ça, Chalamel?

– Il n’y a pas quinze jours que Germain m’a dit, en confidence, qu’il était amoureux fou, mais fou, fou, d’une petite ouvrière, bien honnête, qu’il avait connue dans une maison où il avait logé; il avait les larmes aux yeux en me parlant d’elle.

– Ohé, Chalamel! ohé, Chalamel! Est-il rococo!

– Il dit que Faublas est son héros, et il est assez bon enfant, assez cruche, assez actionnaire pour ne pas comprendre qu’on peut être amoureux de l’une et être l’amant de l’autre.

– Je vous dis, moi, que Germain parlait sérieusement.

À ce moment, le maître clerc entra dans l’étude.

– Eh bien! dit-il, Chalamel, avez-vous fait toutes les courses?

– Oui, monsieur Dubois, j’ai été chez M. de Saint-Remy, il va venir tout à l’heure pour payer.

– Et chez Mme la comtesse Mac-Gregor?

– Aussi… voilà la réponse.

– Et chez la comtesse d’Orbigny?

– Elle remercie bien le patron; elle est arrivée hier matin de Normandie, elle ne s’attendait pas à avoir sitôt sa réponse: voilà la lettre. J’ai aussi passé chez l’intendant de M. le marquis d’Harville, comme il l’avait demandé, pour les frais du contrat que j’ai été faire signer l’autre jour à l’hôtel.

– Vous lui aviez bien dit que ce n’était pas si pressé?

– Oui, mais l’intendant a voulu payer tout de même. Voilà l’argent. Ah! j’oubliais cette carte qui était ici en bas chez le portier, avec un mot au crayon écrit dessus (pas sur le portier); ce monsieur a demandé le patron, il a laissé cela.

– WALTER MURPH, lut le maître clerc, et plus bas, au crayon: «reviendra à trois heures pour affaires importantes». Je ne connais pas ce nom.

– Ah! j’oubliais encore, reprit Chalamel, M. Badinot a dit que c’était bon, que M. Ferrand fasse comme il l’entendrait, que ça serait toujours bien.

– Il n’a pas donné de réponse par écrit?

– Non, monsieur, il a dit qu’il n’avait pas le temps.

– Très-bien.

– M. Charles Robert viendra aussi dans la journée parler au patron; il paraît qu’il s’est battu hier en duel avec le duc de Lucenay.

– Est-il blessé?

– Je ne crois pas, on me l’aurait dit chez lui.

– Tiens! une voiture qui s’arrête…

– Oh! les beaux chevaux! Sont-ils fougueux!

– Et ce gros cocher anglais, avec sa perruque blanche et sa livrée brune à galons d’argent, et ses épaulettes comme un colonel!

– C’est un ambassadeur, bien sûr.

– Et le chasseur en a-t-il aussi, de cet argent sur le corps!

– Et de grandes moustaches!

– Tiens, dit Chalamel, c’est la voiture du vicomte de Saint-Remy.

– Que ça de genre? Merci!

Bientôt après, M. de Saint-Remy entrait dans l’étude.

XV M. de Saint-Remy

Nous avons dépeint la charmante figure, l’élégance exquise, la tournure ravissante de M. de Saint-Remy, arrivé la veille de la ferme d’Arnouville (propriété de Mme la duchesse de Lucenay), où il avait trouvé un refuge contre les poursuites des gardes du commerce Malicorne et Bourdin.

M. de Saint-Remy entra brusquement dans l’étude, son chapeau sur la tête, l’air haut et fier, fermant à demi les yeux, et demandant d’un air souverainement impertinent, sans regarder personne:

– Le notaire, où est-il?

– M. Ferrand travaille dans son cabinet, dit le maître clerc, si vous voulez attendre un instant, monsieur, il pourra vous recevoir.

– Comment, attendre?

– Mais, monsieur…

– Il n’y a pas de mais, monsieur; allez lui dire que M. de Saint-Remy est là… Je trouve encore singulier que ce notaire me fasse faire antichambre… Ça empeste le poêle ici!

– Veuillez passer dans la pièce à côté, monsieur, dit le premier clerc, j’irai tout de suite prévenir M. Ferrand.

M. de Saint-Remy haussa les épaules et suivit le maître clerc. Au bout d’un quart d’heure qui lui sembla fort long et qui changea son dépit en colère, M. de Saint-Remy fut introduit dans le cabinet du notaire.

Rien de plus curieux que le contraste de ces deux hommes, tous deux profondément physionomistes et généralement habitués à juger presque du premier coup d’œil à qui ils avaient affaire.

M. de Saint-Remy voyait Jacques Ferrand pour la première fois. Il fut frappé du caractère de cette figure blafarde, rigide, impassible, au regard caché par d’énormes lunettes vertes, au crâne disparaissant à demi sous un vieux bonnet de soie noire.

Le notaire était assis devant son bureau, sur un fauteuil de cuir, à côté d’une cheminée dégradée, remplie de cendre, où fumaient deux tisons noircis. Des rideaux de percaline verte, presque en lambeaux, ajustés à de petites tringles de fer sur les croisées, cachaient les vitres inférieures et jetaient dans ce cabinet, déjà sombre, un reflet livide et sinistre. Des casiers de bois noir remplis de cartons étiquetés, quelques chaises de merisier recouvertes de velours d’Utrecht jaune, une pendule d’acajou, un carrelage jaunâtre, humide et glacial, un plafond sillonné de crevasses et orné de guirlandes de toiles d’araignée, tel était le sanctus sanctorum de M. Jacques Ferrand.

Le vicomte n’avait pas fait deux pas dans ce cabinet, n’avait pas dit une parole, que le notaire, qui le connaissait de réputation, le haïssait déjà. D’abord il voyait en lui, pour ainsi dire, un rival en fourberies; et puis, par cela même que M. Ferrand était d’une mine basse et ignoble, il détestait chez les autres l’élégance, la grâce et la jeunesse, surtout lorsqu’un air suprêmement insolent accompagnait ces avantages.

Le notaire affectait ordinairement une sorte de brusquerie rude, presque grossière, envers ses clients, qui n’en ressentaient que plus d’estime pour lui en raison de ces manières de paysan du Danube. Il se promit de redoubler de brutalité envers M. de Saint-Remy.

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