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Jacques Ferrand conserva tout son sang-froid, malgré la bizarrerie de cette situation si étrange et si dangereuse pour lui.

La comtesse, croyant réellement à la mort de sa fille, venait proposer au notaire de faire passer pour vivante cette enfant qu’il avait, lui, fait passer pour morte, quatorze années auparavant.

Il était trop habile, il connaissait trop bien les périls de sa position pour ne pas comprendre la portée des menaces de Sarah.

Quoique admirablement et laborieusement construit, l’édifice de la réputation du notaire reposait sur le sable. Le public se détache aussi facilement qu’il s’engoue, aimant à avoir le droit de fouler aux pieds celui que naguère il portait aux nues. Comment prévoir les conséquences de la première attaque portée à la réputation de Jacques Ferrand? Si folle que fût cette attaque, son audace même pouvait éveiller les soupçons…

La perspicacité de Sarah, son endurcissement, effrayaient le notaire. Cette mère n’avait pas eu un moment d’attendrissement en parlant de sa fille; elle n’avait paru considérer sa mort que comme la perte d’un moyen d’action. De tels caractères sont impitoyables dans leurs desseins et dans leur vengeance.

Voulant se donner le temps de chercher à parer ce coup dangereux, Ferrand dit froidement à Sarah:

– Vous m’avez demandé jusqu’à demain midi, madame; c’est moi qui vous donne jusqu’à après-demain pour renoncer à un projet dont vous ne soupçonnez pas la gravité. Si d’ici là je n’ai pas reçu de vous une lettre qui m’annonce que vous abandonnez cette criminelle et folle entreprise, vous apprendrez à vos dépens que la justice sait protéger les honnêtes gens qui refusent de coupables complicités, et qu’elle peut atteindre les fauteurs d’odieuses machinations.

– Cela veut dire, monsieur, que vous me demandez un jour de plus pour réfléchir à mes propositions? C’est bon signe, je vous l’accorde… Après-demain, à cette heure, je reviendrai ici, et ce sera entre nous… la paix… ou la guerre, je vous le répète… mais une guerre acharnée, sans merci ni pitié…

Et Sarah sortit.

«Tout va bien, se dit-elle. Cette misérable jeune fille à laquelle Rodolphe s’intéressait par caprice, et qu’il avait envoyée à la ferme de Bouqueval, afin d’en faire sans doute plus tard sa maîtresse, n’est plus maintenant à craindre… grâce à la borgnesse qui m’en a délivrée…

«L’adresse de Rodolphe a sauvé Mme d’Harville du piège où j’avais voulu la faire tomber; mais il est impossible qu’elle échappe à la nouvelle trame que je médite: elle sera donc à jamais perdue pour Rodolphe.

«Alors, attristé, découragé, isolé de toute affection, ne sera-t-il pas dans une position d’esprit telle, qu’il ne demandera pas mieux que d’être dupe d’un mensonge auquel je puis donner toutes les apparences de la réalité avec l’aide du notaire?… Et le notaire m’aidera, car je l’ai effrayé.

«Je trouverai facilement une jeune fille orpheline, intéressante et pauvre, qui, instruite par moi, remplira le rôle de notre enfant si amèrement regrettée par Rodolphe. Je connais la grandeur, la générosité de son cœur. Oui, pour donner un nom, un rang à celle qu’il croira sa fille, jusqu’alors malheureuse et abandonnée, il renouera nos liens que j’avais crus indissolubles. Les prédictions de ma nourrice se réaliseront enfin, et j’aurai cette fois sûrement atteint le but constant de ma vie… une couronne!»

À peine Sarah venait-elle de quitter la maison du notaire que M. Charles Robert y entra, descendant du cabriolet le plus élégant: il se dirigea en habitué vers le cabinet de Jacques Ferrand.

XVIII M. Charles Robert

Le commandant, ainsi que disait Mme Pipelet, entra sans façon chez le notaire, qu’il trouva d’une humeur sombre et atrabilaire, et qui lui dit brutalement:

– Je réserve les après-midi pour mes clients… quand vous voulez me parler, venez donc le matin.

– Mon cher tabellion (c’était une des plaisanteries de M. Robert), il s’agit d’une affaire importante… d’abord, et puis je tenais à vous rassurer par moi-même sur les craintes que vous pouviez avoir.

– Quelles craintes?

– Vous ne savez donc pas?

– Quoi?

– Mon duel…

– Votre duel?

– Avec le duc de Lucenay. Comment, vous ignorez?

– Oui.

– Ah! bah!

– Et pourquoi ce duel?

– Une chose excessivement grave, qui voulait du sang. Figurez-vous qu’en pleine ambassade M. de Lucenay s’était permis de me dire en face que… j’avais la pituite!

– Que vous aviez?

– La pituite, mon cher tabellion; une maladie qui doit être très-ridicule!

– Vous vous êtes battu pour cela?

– Et pourquoi diable voulez-vous donc qu’on se batte? Vous croyez qu’on peut, là… de sang-froid… s’entendre dire froidement qu’on a la pituite? et devant une femme charmante, encore!… devant une petite marquise… que… Enfin, suffit… ça ne pouvait se passer comme cela…

– Certainement.

– Nous autres militaires, vous comprenez… nous sommes toujours sur la hanche. Mes témoins ont été avant-hier s’entendre avec ceux du duc. J’avais très-nettement posé la question… ou un duel ou une rétractation.

– Une rétractation… de quoi?

– De la pituite, pardieu! de la pituite qu’il se permettait de m’attribuer!

Le notaire haussa les épaules.

– De leur côté, les témoins du duc disaient: «Nous rendons justice au caractère honorable de M. Charles Robert; mais M. de Lucenay ne peut, ne doit ni ne veut se rétracter. – Ainsi, messieurs, ripostèrent mes témoins, M. de Lucenay s’opiniâtre à soutenir que M. Charles Robert a la pituite? – Oui, messieurs; mais il ne croit pas en cela porter atteinte à la considération de M. Robert. – Alors, qu’il se rétracte. – Non, messieurs; M. de Lucenay reconnaît M. Robert pour un galant homme; mais il prétend qu’il a la pituite.» Vous voyez qu’il n’y avait pas moyen d’arranger une affaire aussi grave…

– Aucun… vous étiez insulté dans ce que l’homme a de plus respectable.

– N’est-ce pas? Aussi on convient du jour, de l’heure, de la rencontre; et hier matin, à Vincennes, tout s’est passé le plus honorablement du monde; j’ai donné un léger coup d’épée dans le bras au duc de Lucenay; les témoins ont déclaré l’honneur satisfait. Alors le duc a dit à haute voix: «Je ne me rétracte jamais avant une affaire; après, c’est différent; il est donc de mon devoir, de mon honneur, de proclamer que j’avais faussement accusé M. Charles Robert d’avoir la pituite. Messieurs, je reconnais non-seulement que mon loyal adversaire n’a pas la pituite, mais j’affirme qu’il est incapable de l’avoir jamais…» Puis le duc m’a tendu cordialement la main en me disant: «Êtes-vous content? – C’est entre nous à la vie et à la mort!» lui ai-je répondu. Et je lui devais bien ça… Le duc a parfaitement fait les choses… Il aurait pu ne rien dire du tout, ou se contenter de déclarer que je n’avais pas la pituite… Mais affirmer que je ne l’aurais jamais… c’était un procédé très-délicat de sa part.

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