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– Mais, môssieur…, s’écria le malheureux portier.

– Mais, monsieur, reprit le gobe-mouche exaspéré, faites amitié tant qu’il vous plaira avec votre M. Cabrion; mais, corbleu! ne l’affichez pas en grosses lettres au nez des passants! Sur ce, je me vois dans l’obligation de vous prévenir que vous êtes un fier malotru, et que je vais déposer ma plainte chez le commissaire.

Et le gobe-mouche s’en alla courroucé.

– Anastasie, dit Pipelet d’une voix dolente, je n’y survivrai pas, je le sens, je suis frappé à mort… je n’ai pas l’espoir de lui échapper. Tu le vois, mon nom est publiquement accolé à celui de ce misérable. Il ose afficher que je fais commerce d’amitié avec lui, et le public le croit; j’en informe… je le dis… je le communique… c’est monstrueux… c’est énorme, c’est une idée infernale; mais il faut que ça finisse… la mesure est comblée… il faut que lui ou moi succombions dans cette lutte!

Et, surmontant son apathie habituelle, M. Pipelet, déterminé à une vigoureuse résolution, saisit le portrait de Cabrion et s’élança vers la porte.

– Où vas-tu, Alfred?

– Chez le commissaire. Je vais enlever en même temps cet infâme écriteau; alors, cet écriteau et ce portrait à la main, je crierai au commissaire: Défendez-moi! Vengez-moi! Délivrez-moi de Cabrion!

– Bien dit, vieux chéri; remue-toi, secoue-toi; si tu ne peux pas enlever l’écriteau, dis au rogomiste de t’aider et de te prêter sa petite échelle. Gueux de Cabrion! Oh! si je le tenais et si je le pouvais, je le mettrais frire dans ma poêle, tant je voudrais le voir souffrir. Oui, il y a des gens que l’on guillotine qui ne l’ont pas autant mérité que lui. Le gredin! je voudrais le voir en Grève, le scélérat!

Alfred fit preuve dans cette circonstance d’une longanimité sublime. Malgré ses terribles griefs contre Cabrion, il eut encore la générosité de manifester quelques sentiments pitoyables à l’égard du rapin.

– Non, dit-il, non, quand même je le pourrais, je ne demanderais pas sa tête!

– Moi, si… si… si, tant pis. Et allez donc! s’écria la féroce Anastasie.

– Non, reprit Alfred, je n’aime pas le sang, mais j’ai le droit de réclamer la réclusion perpétuelle de cet être malfaisant; mon repos l’exige, ma santé me le commande… la loi doit m’accorder cette réparation… sinon, je quitte la France… ma belle France! Voilà ce qu’on y gagnera.

Et Alfred, abîmé dans sa douleur, sortit majestueusement de sa loge, comme une de ces imposantes victimes de la fatalité antique.

XII Cecily

Avant de faire assister le lecteur à l’entretien de Mme Séraphin et de Mme Pipelet, nous le préviendrons qu’Anastasie, sans suspecter le moins du monde la vertu et la dévotion du notaire, blâmait extrêmement la sévérité qu’il avait déployée à l’égard de Louise Morel et de Germain. Naturellement la portière enveloppait Mme Séraphin dans la même réprobation; mais, en habile politique, Mme Pipelet, pour des raisons que nous dirons plus bas, dissimulait son éloignement pour la femme de charge sous l’accueil le plus cordial.

Après avoir formellement désapprouvé l’indigne conduite de Cabrion, Mme Séraphin reprit:

– Ah çà! que devient donc M. Bradamanti? Hier soir je lui écris, pas de réponse; ce matin je viens pour le trouver, personne… J’espère qu’à cette heure j’aurai plus de bonheur.

Mme Pipelet feignit la contrariété la plus vive.

– Ah! par exemple, s’écria-t-elle, faut avoir du guignon!

– Comment?

– M. Bradamanti n’est pas encore rentré.

– C’est insupportable!

– Hein! est-ce tannant, ma pauvre madame Séraphin!

– Moi qui ai tant à lui parler!

– Si ça n’est pas comme un sort!

– D’autant plus qu’il faut que j’invente des prétextes pour venir ici; car si M. Ferrand se doutait jamais que je connais un charlatan, lui qui est si dévot… si scrupuleux… vous jugez… quelle scène!

– C’est comme Alfred: il est si bégueule, si bégueule qu’il s’effarouche de tout.

– Et vous ne savez pas quand il rentrera, M. Bradamanti?

– Il a donné rendez-vous à quelqu’un pour six ou sept heures du soir, et il m’a priée de dire, à la personne qu’il attend, de repasser s’il n’était pas encore rentré. Revenez dans la soirée, vous serez sûre de le trouver.

Et Anastasie ajouta mentalement: «Compte là-dessus; dans une heure il sera en route pour la Normandie.»

– Je reviendrai donc ce soir, dit Mme Séraphin d’un air contrarié. Puis elle ajouta: J’avais autre chose à vous dire, ma chère madame Pipelet. Vous savez ce qui est arrivé à cette drôlesse de Louise, que tout le monde croyait si honnête?

– Ne m’en parlez pas, répondit Mme Pipelet en levant les yeux avec componction, ça fait dresser les cheveux sur la tête.

– C’est pour vous dire que nous n’avons plus de servante, et que si par hasard vous entendiez parler d’une jeune fille bien sage, bien bonne travailleuse, bien honnête, vous seriez bien aimable de me l’adresser. Les excellents sujets sont si difficiles à rencontrer qu’il faut se mettre en quête de vingt côtés pour les trouver.

– Soyez tranquille, madame Séraphin. Si j’entends parler de quelqu’un je vous préviendrai… Écoutez donc, les bonnes places sont aussi rares que les bons sujets.

Puis Anastasie ajouta, toujours mentalement:

«Plus souvent que je t’enverrai une pauvre fille pour qu’elle crève de faim dans ta baraque! Ton maître est trop avare et trop méchant; dénoncer du même coup cette pauvre Louise et ce pauvre Germain!»

– Je n’ai pas besoin de vous dire, reprit Mme Séraphin, combien notre maison est tranquille; il n’y a qu’à gagner pour une jeune fille à être placée chez nous, et il a fallu que cette Louise fût un mauvais sujet incarné pour avoir mal tourné, malgré les bons et saints conseils que lui donnait M. Ferrand.

– Bien sûr… Aussi fiez-vous à moi si j’entends parler d’une jeunesse comme il vous la faut, je vous l’adresserai tout de suite.

– Il y a encore une chose, reprit Mme Séraphin: M. Ferrand tiendrait, autant que possible, à ce que cette servante n’eût pas de famille, parce qu’ainsi, vous comprenez, n’ayant pas d’occasion de sortir, elle risquerait moins de se déranger; de sorte que, si par hasard cela se trouvait, monsieur préférerait une orpheline, je suppose… d’abord parce que ce serait une bonne action, et puis parce que, je vous l’ai dit, n’ayant ni tenants ni aboutissants, elle n’aurait aucun prétexte pour sortir. Cette misérable Louise est une fière leçon pour monsieur… allez… ma pauvre madame Pipelet! C’est ce qui maintenant le rend si difficile sur le choix d’une domestique. Un tel esclandre dans une pieuse maison comme la nôtre… quelle horreur! Allons, à ce soir; en montant chez M. Bradamanti, j’entrerai chez la mère Burette.

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