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Et cette parole du Christ s’est dressée lumineusement devant moi: «Si vous étiez aveugles, vous n’auriez point de péché.» Le péché, c’est ce qui obscurcit l’âme, c’est ce qui s’oppose à sa joie. Le parfait bonheur de Gertrude, qui rayonne de tout son être, vient de ce qu’elle ne connaît point le péché. Il n’y a en elle que de la clarté, de l’amour.

J’ai mis entre ses mains vigilantes les quatre évangiles, les psaumes, l’apocalypse et les trois épîtres de Jean où elle peut lire: «Dieu est lumière et il n’y a point en lui de ténèbres» comme déjà dans son évangile elle pouvait entendre le Sauveur dire: «Je suis la lumière du monde; celui qui est avec moi ne marchera pas dans les ténèbres.» Je me refuse à lui donner les épîtres de Paul, car si, aveugle, elle ne connaît point le péché, que sert de l’inquiéter en la laissant lire: «Le péché a pris de nouvelles forces par le commandement» (Romains VII, 13) et toute la dialectique qui suit, si admirable soit-elle?

8 mai.

Le docteur Martins est venu hier de la Chaux-de -Fonds. Il a longuement examiné les yeux de Gertrude à l’ophtalmoscope. Il m’a dit avoir parlé de Gertrude au docteur Roux, le spécialiste de Lausanne, à qui il doit faire part de ses observations. Leur idée à tous deux c’est que Gertrude serait opérable. Mais nous avons convenu de ne lui parler de rien tant qu’il n’y aurait pas plus de certitude. Martins doit venir me renseigner après consultation. Que servirait d’éveiller en Gertrude un espoir qu’on risque de devoir éteindre aussitôt? Au surplus, n’est-elle pas heureuse ainsi?…

10 mai.

À Pâques, Jacques et Gertrude se sont revus, en ma présence – du moins Jacques a revu Gertrude et lui a parlé, mais rien que de choses insignifiantes. Il s’est montré moins ému que je n’aurais pu craindre, et je me persuade à nouveau que, vraiment ardent, son amour n’aurait pas été si facile à réduire, malgré que Gertrude lui ait déclaré, avant son départ l’an passé, que cet amour devait demeurer sans espoir. J’ai constaté qu’il vousoie Gertrude à présent, ce qui est certainement préférable; je ne le lui avais pourtant pas demandé, de sorte que je suis heureux qu’il ait compris cela de lui-même. Il y a incontestablement beaucoup de bon en lui.

Je soupçonne néanmoins que cette soumission de Jacques n’a pas été sans débats et sans luttes. Le fâcheux, c’est que la contrainte qu’il a dû imposer à son cœur, à présent lui paraît bonne en elle-même; il la souhaiterait voir imposer à tous; je l’ai senti dans cette discussion que je viens d’avoir avec lui et que j’ai rapportée plus haut. N’est-ce pas La Rochefoucauld qui disait que l’esprit est souvent la dupe du cœur? Il va sans dire que je n’osai le faire remarquer à Jacques aussitôt, connaissant son humeur et le tenant pour un de ceux que la discussion ne fait qu’obstiner dans son sens; mais le soir même, ayant retrouvé, et dans saint Paul précisément (je ne pouvais le battre qu’avec ses armes), de quoi lui répondre, j’eus soin de laisser dans sa chambre un billet où il a pu lire: «Que celui qui ne mange pas ne juge pas celui qui mange, car Dieu a accueilli ce dernier.» (Romains XIV, 2.)

J’aurais aussi bien pu copier la suite: «Je sais et je suis persuadé par le Seigneur Jésus que rien n’est impur en soi et qu’une chose n’est impure que pour celui qui la croit impure» – mais je n’ai pas osé, craignant que Jacques n’allât supposer, en mon esprit, à l’égard de Gertrude, quelque interprétation injurieuse, qui ne doit même pas effleurer son esprit. Évidemment il s’agit ici d’aliments; mais à combien d’autres passages de l’Écriture n’est-on pas appelé à prêter double et triple sens? «Si ton œil…»; multiplication des pains; miracle aux noces de Cana, etc…) Il ne s’agit pas ici d’ergoter; la signification de ce verset est large et profonde: la restriction ne doit pas être dictée par la loi, mais par l’amour, et saint Paul, aussitôt ensuite, s’écrie: «Mais si, pour un aliment, ton frère est attristé, tu ne marches pas selon l’amour.» C’est au défaut de l’amour que nous attaque le Malin. Seigneur! enlevez de mon cœur tout ce qui n’appartient pas à l’amour… Car j’eus tort de provoquer Jacques: le lendemain je trouvai sur ma table le billet même où j’avais copié le verset: sur le dos de la feuille, Jacques avait simplement transcrit cet autre verset du même chapitre: «Ne cause point par ton aliment la perte de celui pour lequel Christ est mort.» (Romains XIV, 15.)

Je relis encore une fois tout le chapitre. C’est le départ d’une discussion infinie. Et je tourmenterais de ces perplexités, j’assombrirais de ces nuées, le ciel lumineux de Gertrude? Ne suis-je pas plus près du Christ et ne l’y maintiens-je point elle-même, lorsque je lui enseigne et la laisse croire que le seul péché est ce qui attente au bonheur d’autrui, ou compromet notre propre bonheur?

Hélas! certaines âmes demeurent particulièrement réfractaires au bonheur; inaptes, maladroites… Je songe à ma pauvre Amélie. Je l’y invite sans cesse, l’y pousse et voudrais l’y contraindre. Oui, je voudrais soulever chacun jusqu’à Dieu. Mais elle se dérobe sans cesse, se referme comme certaines fleurs que n’épanouit aucun soleil. Tout ce qu’elle voit l’inquiète et l’afflige.

– Que veux-tu, mon ami, m’a-t-elle répondu l’autre jour, il ne m’a pas été donné d’être aveugle.

Ah! que son ironie m’est douloureuse, et quelle vertu me faut-il pour ne point m’en laisser troubler! Elle devrait comprendre pourtant, il me semble, que cette allusion à l’infirmité de Gertrude est de nature à particulièrement me blesser. Elle me fait sentir, du reste, que ce que j’admire surtout en Gertrude, c’est sa mansuétude infinie: je ne l’ai jamais entendue formuler le moindre grief contre autrui. Il est vrai que je ne lui laisse rien connaître de ce qui pourrait la blesser.

Et de même que l’âme heureuse, par l’irradiation de l’amour, propage le bonheur autour d’elle, tout se fait à l’entour d’Amélie sombre et morose. Amiel écrirait que son âme émet des rayons noirs. Lorsque, après une journée de lutte, visites aux pauvres, aux malades, aux affligés, je rentre à la nuit tombée, harassé parfois, le cœur plein d’un exigent besoin de repos, d’affection, de chaleur, je ne trouve le plus souvent à mon foyer que soucis, récriminations, tiraillements, à quoi mille fois je préférerais le froid, le vent et la pluie du dehors. Je sais bien que notre vieille Rosalie prétend n’en faire jamais qu’à sa tête; mais elle n’a pas toujours tort ni surtout Amélie toujours raison quand elle prétend la faire céder. Je sais bien que Charlotte et Gaspard sont horriblement turbulents; mais Amélie n’obtiendrait-elle point davantage en criant un peu moins fort et moins constamment après eux? Tant de recommandations, d’admonestations, de réprimandes perdent tout leur tranchant, à l’égal des galets des plages; les enfants en sont beaucoup moins dérangés que moi. Je sais bien que le petit Claude fait ses dents (c’est du moins ce que soutient sa mère chaque fois qu’il commence à hurler), mais n’est-ce pas l’inviter à hurler que d’accourir aussitôt, elle ou Sarah, et de le dorloter sans cesse? Je demeure persuadé qu’il hurlerait moins souvent si on le laissait, quelques bonnes fois, hurler tout son soûl quand je ne suis point là. Mais je sais bien que c’est surtout alors qu’elles s’empressent.

Sarah ressemble à sa mère, ce qui fait que j’aurais voulu la mettre en pension. Elle ressemble non point, hélas! à ce que sa mère était à son âge, quand nous nous sommes fiancés, mais bien à ce que l’ont fait devenir les soucis de la vie matérielle, et j’allais dire la culture des soucis de la vie (car certainement Amélie les cultive). Certes j’ai bien du mal à reconnaître en elle aujourd’hui l’ange qui souriait naguère à chaque noble élan de mon cœur, que je rêvais d’associer indistinctement à ma vie, et qui me paraissait me précéder et me guider vers la lumière – ou l’amour en ce temps-là me blousait-il?… Car je ne découvre en Sarah d’autres préoccupations que vulgaires; à l’instar de sa mère elle se laisse affairer uniquement par des soucis mesquins; les traits mêmes de son visage, que ne spiritualise aucune flamme intérieure, sont mornes et comme durcis. Aucun goût pour la poésie ni plus généralement pour la lecture; je ne surprends jamais, entre elle et sa mère, de conversation à quoi je puisse souhaiter prendre part, et je sens mon isolement plus douloureusement encore auprès d’elles que lorsque je me retire dans mon bureau, ainsi que je prends coutume de faire de plus en plus souvent.

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