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Dans cette intention, elle dirigea sa route vers les forêts voisines de Poitiers, où le tombeau parlant de Merlin se cachait dans un lieu âpre et sauvage. Mais cette magicienne qui avait toujours tenu sa pensée tournée vers Bradamante, – je veux parler de celle qui, dans la belle grotte, l’avait instruite des destinées de sa race, -

Cette sage et bienfaisante enchanteresse qui veille toujours sur elle, sachant qu’elle doit être la souche d’hommes invincibles, presque de demi-dieux, veut savoir chaque jour ce qu’elle fait, ce qu’elle dit. Chaque jour, elle interroge le sort à son sujet. Comment Roger a été délivré, puis perdu, et comment il est allé dans l’Inde, elle a tout su.

Elle l’avait vu, en effet, sur ce cheval qu’on ne peut diriger et qui ne supporte pas de frein, parcourir au loin d’immenses distances, par des chemins périlleux et inusités. Et elle savait bien qu’il était plongé dans les jeux et dans les fêtes, dans les plaisirs de la table et dans les molles délices de l’oisiveté; et qu’il n’avait plus souvenir ni de son prince, ni de sa dame, ni de son honneur;

Et qu’un aussi gentil chevalier risquait ainsi de consumer la fleur de ses plus belles années dans une longue inertie, et de perdre en même temps son corps et son âme. Elle voyait qu’en sa plus verte jeunesse allait être fauché et détruit son honneur, seule chose qui reste de nous après que tout le reste est mort, qui arrache l’homme à la tombe et le fasse revivre à toujours.

Mais la gente magicienne, qui avait plus souci de Roger qu’il n’en avait de lui-même, résolut de le ramener à la vertu par un chemin âpre et dur, et s’il le fallait malgré lui. Ainsi un médecin expérimenté soigne avec le fer, le feu et parfois le poison, le malade qui, tout d’abord, repousse ses remèdes et puis, s’en trouvant bien, finit par l’en remercier.

Elle était sévère pour lui, et n’était pas aveuglée par son affection au point de n’avoir, comme Atlante, d’autre préoccupation que de lui sauver la vie. Celui-ci préférait en effet le faire vivre longuement, sans renommée et sans honneur, à lui voir acquérir toute la gloire du monde, au prix d’une seule année de son existence heureuse.

C’est lui qui l’avait envoyé dans l’île d’Alcine, pour qu’il oubliât ses combats dans cette cour brillante; et, en magicien souverainement expert et qui savait se servir d’enchantements de toute nature, il avait enserré le cœur de cette reine dans les lacs d’un amour si puissant, qu’elle n’aurait jamais pu s’en délivrer, quand bien même Roger fût devenu plus vieux que Nestor [48].

Maintenant, revenant à celle qui avait prédit tout ce qui devait arriver, je dirai qu’elle prit la route même où l’errante et vagabonde fille d’Aymon venait à sa rencontre. Bradamante, en voyant sa chère magicienne, sent sa peine première se changer en une vive espérance, et celle-ci lui apprend alors que son Roger a été conduit auprès d’Alcine.

La jeune fille reste comme morte, quand elle apprend que son amant est si loin, et que son amour même est en péril s’il ne lui arrive un grand et prompt secours. Mais la bienfaisante magicienne la réconforte et place aussitôt le baume sur la plaie. Elle lui promet, elle lui jure que, dans peu de jours, elle lui fera revoir Roger, revenu à elle.

«Femme, – disait-elle, – puisque tu as avec toi l’anneau qui détruit tout ce qui provient de source magique, je ne fais aucun doute que, si je l’apporte là où Alcine te dérobe ton bien, je ne renverse tous ces projets, et ne ramène avec moi celui qui cause ton doux souci. Je partirai ce soir, à la première heure, et je serai dans l’Inde à la naissance de l’aurore.»

Et, poursuivant, elle lui raconta le plan qu’elle avait formé pour arracher son cher amant à cette cour molle et efféminée, et le ramener en France. Bradamante tire l’anneau de son doigt. Non seulement elle aurait voulu le donner, mais donner aussi son cœur, donner sa vie, pour venir en aide à son Roger.

Elle lui donne l’anneau et le lui recommande. Elle lui recommande encore davantage son Roger, à qui elle envoie par elle mille souhaits; puis elle prend son chemin vers la Provence. L ’enchanteresse s’en va du côté opposé, et, pour accomplir son dessein, elle fait apparaître, le soir venu, un palefroi dont un pied est roux et tout le reste du corps noir.

Je crois que c’était un farfadet ou un esprit qu’elle avait, sous cette forme, évoqué de l’enfer. Sans ceinture et les pieds nus, elle s’élança dessus, les cheveux dénoués et en grand désordre, après s’être enlevé l’anneau du doigt, de peur qu’il ne s’opposât à ses propres enchantements. Puis elle voyagea avec une telle rapidité, qu’au matin elle se trouva dans l’île d’Alcine.

Là, elle se transforma complètement: sa stature s’accrut de plus d’une palme, les membres grossirent en proportion et atteignirent la taille qu’elle supposait au nécromant par lequel Roger avait été élevé avec un si grand soin. Elle couvrit son menton d’une longue barbe, et se rida le front et le reste du visage.

De figure, de parole et de physionomie elle sut si bien imiter Atlante, qu’elle pouvait être tout à fait prise pour l’enchanteur. Puis elle se cacha, et attendit jusqu’à ce qu’un beau jour Alcine eût permis à son amant de s’éloigner. Et ce fut grand hasard, car, soit au repos, soit à la promenade, elle ne pouvait rester une heure sans l’avoir près d’elle.

Elle le trouva seul, – ainsi qu’elle le désirait, – goûtant la fraîcheur et le calme du matin, le long d’un beau ruisseau qui descendait d’une colline et se dirigeait vers un lac limpide et paisible. Ses vêtements gracieux et lascifs annonçaient la mollesse et l’oisiveté; la main même d’Alcine les avait entièrement tissés de soie et d’or, avec un art admirable.

Un splendide collier de riches pierreries lui descendait du cou jusque sur la poitrine; autour de ses bras autrefois si virils s’enroulaient des bracelets brillants; de ses deux oreilles percées sortait un mince fil d’or, en forme d’anneau, où étaient suspendues deux grandes perles, comme jamais n’en possédèrent les Arabes ni les Indiens.

Ses cheveux bouclés étaient humides des parfums les plus suaves et les plus précieux. Tous ses gestes respiraient l’amour, comme s’il avait été habitué dans Valence à servir les dames. Il n’y avait plus de sain en lui que le nom; tout le reste était corrompu plus qu’à moitié. Ainsi fut retrouvé Roger, tant il avait été changé par enchantement.

Sous les traits d’Atlante, celle qui en avait pris la ressemblance lui apparaît avec le visage grave et vénérable que Roger avait toujours respecté; avec ce regard plein de colère et de menace qu’il avait tant redouté jadis dans son enfance. Elle lui dit: «C’est donc là le fruit que je devais recueillir de mes longues peines?

» T’ai-je, pour premiers aliments, nourri de la moelle des ours et des lions; t’ai-je, tout enfant, habitué à étrangler les serpents dans les cavernes et les ravins horribles, à arracher les ongles des panthères et des tigres, et à briser les dents aux sangliers pleins de vie, pour qu’après une telle éducation tu devinsses l’Adonis ou l’Atis d’Alcine [49]?

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