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Déjà, de toutes parts, les êtres animés reposaient leurs esprits fatigués, les uns sur la plume, les autres sur les durs rochers, ceux-ci dans les herbes, ceux-là sur les hêtres ou les myrtes. Toi, Roland, à peine as-tu clos tes paupières, que tu es oppressé de pensers aigres et irritants. Tu ne peux pas même trouver le repos dans un court et fugitif sommeil.

Roland se voit transporté sur une verte rive, toute diaprée de fleurs odoriférantes. Il croit admirer le bel ivoire, la pourpre naturelle répandue par la main même de l’Amour, et les deux claires étoiles dans les lacs desquelles Amour retenait son âme captive. Je veux parler des beaux yeux et du beau visage qui lui ont ôté le cœur de la poitrine.

Il éprouve le plus grand plaisir, la plus grande joie que puisse jamais éprouver un amant heureux; mais voici venir une tempête qui détruit soudain et abat fleurs et plantes. On n’en voit pas de semblable, même quand l’Aquilon, le vent du nord ou du levant luttent ensemble. Il semble à Roland qu’il erre en vain par un désert pour trouver quelque refuge.

Pendant ce temps, le malheureux – il ne sait comment – perd sa dame à travers l’air obscurci. De çà, de là, il fait retentir la campagne et les bois de ce doux nom, disant en vain: «Malheureux que je suis! qui donc a changé en poison la douceur que je goûtais?» Et il entend sa dame qui pleure, lui demande secours et se recommande à lui.

À l’endroit d’où paraît venir le cri, il va rapide, et s’épuise de fatigue à courir dans tous les sens. Oh! combien sa douleur est amère et cruelle, quand il voit qu’il ne peut retrouver ses doux rayons. Tout à coup, voici que d’un autre endroit, il entend une autre voix lui crier: «N’espère plus en jouir sur la terre!» À cet horrible cri, il se réveille et se trouve tout baigné de pleurs.

Sans réfléchir que les images vues en songe sont fausses, et que c’est la crainte ou le désir qui produisent les rêves, il est dans une telle inquiétude au sujet de la donzelle, qu’il se persuade que sa vie ou son honneur sont en danger. Plein de fureur, il s’élance hors de son lit, endosse plastron et cotte de mailles, et selle Bride d’or. Il ne veut accepter le service d’aucun écuyer.

Et, pour lui permettre de pénétrer partout sans que sa dignité en soit compromise, il ne veut point prendre le célèbre bouclier aux armes écartelées d’argent et de gueules. Il en choisit un orné de noir, sans doute parce qu’il semble en rapport avec sa douleur. Il l’avait autrefois enlevé à un Amostan [52] qu’il occit de sa main, quelques années auparavant.

Au milieu de la nuit, il part en silence, sans aller saluer ni prévenir son oncle. Il ne dit pas même adieu à son fidèle compagnon Brandimart qu’il aimait tant. Mais, dès que le soleil, avec ses cheveux d’or épars, fut sorti de la riche demeure de Tithon, et eut fait s’enfuir la nuit humide et noire, le roi s’aperçut que le paladin n’était plus au camp.

À son grand déplaisir, Charles s’aperçut que son neveu était parti pendant la nuit, alors qu’il avait le plus besoin de lui et de son aide. Il ne put retenir sa colère. Il se répandit en plaintes, en reproches et en menaces à son égard, disant que, s’il ne revenait pas, il le ferait repentir d’une conduite si coupable.

Brandimart, qui aimait Roland comme soi-même, ne voulut pas rester après son départ, soit qu’il espérât le faire revenir, soit qu’il lui eût déplu de l’entendre blâmer et menacer. À peine le jour se fut-il obscurci, que dédaignant de rester davantage, il sortit du camp sans rien dire à Fleur-de-Lys, de peur qu’elle ne s’opposât à son dessein.

Celle-ci était une dame qu’il chérissait beaucoup, et dont on aurait difficilement trouvé la pareille; charmante de manières, de grâce et de visage, elle était douée de prudence et de sagesse. S’il était parti sans son assentiment, c’est parce qu’il espérait revenir près d’elle le jour même. Mais il lui arriva des aventures qui le retardèrent dans ses projets.

Lorsque Fleur-de-Lys eut attendu en vain pendant un mois, et qu’elle ne l’eut pas vu revenir, elle fut tellement saisie du désir de le revoir, qu’elle partit sans escorte et sans guide. Elle le chercha dans beaucoup de pays, comme cette histoire le dira en son lieu. Sur tous les deux, je ne vous en dis pas maintenant davantage, car il m’importe beaucoup plus de m’occuper du chevalier d’Anglante.

Celui-ci, après qu’il eut changé les glorieux insignes d’Almont contre d’autres armes, alla vers la porte, et dit à l’oreille du capitaine qui commandait le poste de garde: «Je suis le comte.» Et s’étant fait abaisser le pont, par la route qui menait au camp des ennemis, il prit droit son chemin. Ce qui suivit est raconté dans l’autre chant.

Chant IX

ARGUMENT. – Roland ayant appris la coutume cruelle introduite dans l’île d’Ébude, soupçonne qu’Angélique y est en danger, et il se propose d’y aller; mais auparavant, il secourt Olympie, comtesse de Hollande et femme du duc Birène, poursuivie par le roi Cimosque. Il défait complètement ce roi, et remet Olympie en possession de ses États et de son mari.

Que ne peut-il pas faire d’un cœur qui lui est assujetti, ce cruel et traître Amour, puisqu’il a pu enlever du cœur de Roland la grande fidélité qu’il devait à son prince? Jusqu’ici, Roland s’est montré sage et tout à fait digne de respect, et défenseur de la Sainte Église. Maintenant, pour un vain amour, il a peu souci de son oncle et de lui-même, et encore moins de Dieu.

Mais moi je ne l’excuse que trop, et je me félicite d’avoir un tel compagnon de ma faiblesse; car moi aussi, je suis languissant et débile pour le bien, et sain et vaillant pour le mal. Roland s’en va entièrement recouvert d’une armure noire, sans regret d’abandonner tant d’amis, et il arrive à l’endroit où les gens d’Afrique et d’Espagne, avaient leurs tentes dressées dans la campagne.

Quand je dis leurs tentes, je me trompe, car sous les arbres et sous des restants de toits, la pluie les a dispersés par groupes de dix, de vingt, de quatre, de six, ou de huit, les uns au loin, les autres plus près. Tous dorment, fatigués et rompus; ceux-ci étendus à terre, ceux-là la tête appuyée sur leur main. Ils dorment, et le comte aurait pu en tuer un grand nombre; pourtant il ne tira pas Durandal.

Le généreux Roland a le cœur si grand, qu’il dédaigne de frapper des gens qui dorment. Il parcourt ces lieux en tous sens, cherchant à retrouver les traces de sa dame. À chacun de ceux qu’il rencontre éveillés, il dépeint, en soupirant, ses vêtements et sa tournure, et les prie de lui apprendre, par courtoisie, de quel côté elle est allée.

Puis, quand vint le jour clair et brillant, il chercha dans toute l’armée mauresque; et il pouvait le faire en toute sécurité, vêtu qu’il était de l’habit arabe. Il était en outre servi en cette occasion par sa connaissance des langues autres que la langue française; il parlait en particulier la langue africaine de façon à faire croire qu’il était né à Tripoli et qu’il y avait été élevé.

Il chercha par tout le camp, où il demeura trois jours sans plus de résultat. Puis il parcourut non seulement les cités et les bourgs de France et de son territoire, mais jusqu’à la moindre bourgade d’Auvergne et de Gascogne. Il chercha partout, de la Provence à la Bretagne, et de la Picardie aux frontières d’Espagne.

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