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Pour remplacer les pertes subies dans les batailles et les conflits sanglants, le roi d’Espagne et le roi d’Afrique avaient envoyé des ordres chacun dans leur pays, pour en faire venir de nombreux renforts, et ils les avaient distribués sous les différents chefs. Avec votre agrément, seigneur, je remettrai à l’autre chant l’exposé de cette revue.

Chant XIV

ARGUMENT. – L’armée des païens s’étant rassemblée, on constate l’absence des deux troupes détruites par Roland. Mandricard, courant sur les traces du paladin, rencontre Doralice, fille du roi de Grenade, qui s’en va épouser Rodomont, roi de Sarze. Il tue le cortège, emmène Doralice avec lui et en fait sa femme. Les Maures donnent l’assaut à Paris.

Dans les nombreux assauts et les cruels conflits que l’Afrique et l’Espagne avaient eus avec la France, le nombre était immense des guerriers morts et abandonnés au loup, au corbeau, à l’aigle vorace. Et bien que les Français fussent plus maltraités, ayant perdu toute la campagne, les Sarrasins avaient à se plaindre plus encore, par suite de la perte d’un grand nombre de leurs princes et de leurs grands barons.

Leurs victoires avaient été si sanglantes, qu’ils n’avaient pas à s’en réjouir. Et s’il est permis, invincible Alphonse, de comparer les choses modernes aux choses antiques, la grande victoire dont la gloire est votre œuvre immortelle et dont Ravenne doit pleurer toujours, ressemble aux victoires des Sarrasins.

Les Morins et les Picards, ainsi que les forces normandes et d’Aquitaine pliaient déjà, lorsque vous vous jetâtes au milieu des étendards ennemis de l’Espagnol presque victorieux, ayant derrière vous ces vaillants jeunes hommes qui, par leur courage, méritèrent en ce jour de recevoir de vous les épées et les éperons d’or.

Ils vous secondèrent avec tant d’ardeur, vous suivant de près dans ce grand péril, que vous fîtes s’écrouler le gland d’or, et rompîtes le bâton jaune et vermeil. Un laurier triomphal vous est dû pour avoir empêché le lis d’être détruit ou défloré. Une autre couronne doit encore orner votre front, pour avoir conservé à Rome son Fabricius.

La grande Colonne du nom romain, que vous protégeâtes et sauvâtes d’une entière destruction, vous vaut plus d’honneur que si, sous votre main, était tombée toute la fière milice qui engraisse les champs de Ravenne, et toute celle qui s’enfuit, abandonnant les bannières d’Aragon, de Castille et de Navarre, après avoir éprouvé l’inutilité de ses épieux et de ses machines de guerre.

Cette victoire nous causa plus d’encouragement que d’allégresse; car notre joie fut trop troublée par la mort du capitaine français [68], général en chef de l’armée, et par celle de tant de chefs illustres qui étaient passés de ce côté des froides Alpes, pour voler à la défense des États de leurs confédérés.

Notre salut, notre vie furent assurés par cette victoire, chacun le reconnaît, car elle arrêta les progrès de la tempête que Jupiter irrité déchaînait sur nous. Mais nous ne pûmes nous en réjouir, ni nous livrer à la moindre fête, en entendant les gémissements, les pleurs d’angoisses que les veuves en robes sombres répandaient par toute la France.

Il faut que le roi Louis envoie, à la tête de ses troupes, de nouveaux capitaines, lesquels, pour l’honneur des fleurs de lis d’or, châtieront les pillards et les brigands qui ont pillé les moines blancs, noirs ou gris, violé les épouses, les filles et les mères, et jeté à terre le Christ enfermé dans l’hostie consacrée, pour voler les ciboires d’argent.

Ô malheureuse Ravenne, il eût mieux valu pour toi ne pas résister au vainqueur et prendre exemple sur Brescia, toi qui avais servi d’exemple à Rimini et à Faenza. Que Louis envoie le vieux et brave Trivulce, pour enseigner à ses soldats plus de retenue et leur faire voir que de semblables excès sont cause qu’un si grand nombre d’entre eux ont trouvé la mort par toute l’Italie.

De même qu’aujourd’hui le roi de France a besoin d’envoyer de nouveaux chefs à son armée, ainsi Marsile et Agramant, voulant remettre de l’ordre dans leurs troupes, les avaient alors convoquées dans la plaine, dès que l’hiver le leur avait permis, pour voir où il était urgent de nommer des chefs et de donner des instructions.

Marsile d’abord, puis Agramant, firent défiler devant eux leurs gens, troupe par troupe. Les Catalans marchent avant tous les autres sous la bannière de Doriphèbe. Après eux viennent les bataillons de Navarre privés de leur roi Fulvirant, qui avait reçu la mort de la main de Renaud. Le roi d’Espagne leur a donné Isolier pour capitaine.

Balugant conduit les gens de Léon, Grandonio ceux d’Algarve. Le frère de Marsile, Falsiron, commande les Castillans. Ceux qui sont venus de Malaga et de Séville suivent la bannière de Madarasse ainsi que ceux de la mer de Gadès jusqu’à la fertile Cordoue, dont le Bétis arrose les vertes campagnes.

Stordilan, Tesire et Baricond font défiler l’un après l’autre leurs soldats. Le premier commande aux gens de Grenade, le second à ceux de Lisbonne, le troisième à ceux de Majorque. Après la mort de Larbin, son parent Tesire fut nommé roi de Lisbonne. Puis viennent les Galiciens, dont Serpentin a été nommé chef, en remplacement de Maricolde.

Ceux de Tolède et ceux de Calatrava, dont Sinagon portait naguère l’étendard, ainsi que tous ceux qui boivent les eaux de la Guadiana, sont conduits par l’audacieux Mataliste. Bianzardin commande à ceux d’Astorga, réunis en une seule troupe à ceux de Salamanque, de Placencia, d’Avila, de Zamora et de Palencia.

Ferragus a la conduite de ceux de Saragosse et de la cour du roi Marsile. Tous ces gens sont bien armés et vaillants. Parmi eux sont Malgarin, Balinverne, Malzarise et Morgant qu’un même sort avait contraints à vivre sur une terre étrangère. Chassés de leurs royaumes, ils avaient été recueillis à la cour de Marsile.

Font aussi partie de cette troupe, le grand bâtard de Marsile, Follicon d’Alméria, Doricont, Bavarte, Largalife, Analard; Archidant comte de Sagonte, Lamirant, le vaillant Langhiran, Malagur fertile en ruses, et bon nombre d’autres dont je me propose, quand il sera temps, de montrer les exploits.

Après que l’armée d’Espagne a défilé en bon ordre devant le roi Agramant, le roi d’Oran, presque aussi grand qu’un géant, paraît dans la plaine à la tête de sa troupe. Celle qui vient après lui regrette la mort de Martasin qui fut tué par Bradamante. Les soldats s’indignent qu’une femme puisse se vanter d’avoir donné la mort au roi des Garamantes.

La troupe de Marmonde vient la troisième. Elle a laissé Argosto mort en Gascogne. À celle-ci, comme à la seconde, comme à la quatrième, il manque un chef, et, quoique le roi Agramant ait peu de capitaines, il songe cependant à leur en nommer. Il leur donne, pour les conduire, Burald, Ormide et Arganio.

Il confie à Arganio le commandement des guerriers de Lybie qui pleuraient la mort du nègre Dudrinasse. Brunel conduit les gens de la Tintigane; il a le visage soucieux et les yeux baissés, car depuis que, dans la forêt voisine du château construit par Atlante à la cime d’un rocher, Bradamante lui avait enlevé l’anneau, il était tombé dans la disgrâce du roi Agramant.

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