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Mandricard, qui méprise le monde entier, veut voir si ces gens sauront bien ou mal défendre la dame qu’on leur a donnée à garder. Il dit: «D’après ce que j’ai entendu, celle-ci est belle, et je serais aise de le savoir par moi-même. Conduis-moi vers elle, ou fais-la venir ici, car je suis pressé d’aller ailleurs.»

«Tu es certes un grand fou,» répondit le Grenadin; mais il n’en dit pas davantage. Le Tartare fondit sur lui, la lance basse, et lui traversa la poitrine. La cuirasse ne put arrêter le coup, et le malheureux tomba mort. Le fils d’Agrican retire sa lance, car il n’a pas d’autre arme offensive.

Il ne porte ni épée ni masse; parce que, quand il conquit les armes ayant appartenu au troyen Hector, il se trouva que l’épée manquait. Il jura alors – et il ne jura pas en vain – que sa main ne toucherait à aucune épée avant qu’il eût enlevé celle de Roland. Roland portait Durandal, qu’Almonte eut en si grande estime, et qu’avait primitivement portée Hector.

Grande est l’audace du Tartare, qui, malgré un tel désavantage, attaque toute cette troupe, criant: «Qui veut me barrer le passage?» Et, la lance en arrêt, il se précipite au milieu d’eux. Les uns abaissent leur lance, les autres mettent l’épée hors du fourreau, et de toutes parts on l’assaille. Il en tue un grand nombre avant que sa lance ne se rompe.

Quand il la voit rompue, il prend à deux mains le tronçon qui est resté entier, et il en assomme tant d’adversaires, que jamais on ne vit semblable carnage. Pareil au juif Samson, qui exterminait les Philistins avec la mâchoire qu’il avait ramassée par terre, il fend les écus et brise les casques; parfois, du même coup, il tue le cavalier et le cheval.

Ces malheureux courent à l’envi à la mort; si l’un tombe, l’autre continue la lutte, et la façon ignoble dont ils sont tués leur paraît plus cruelle que la mort elle-même. Ils ne peuvent supporter de se voir enlever la vie qui leur est chère par un tronçon de lance, et de mourir sous d’étranges coups, comme des couleuvres ou des grenouilles.

Mais, quand ils se furent aperçus que de toute façon il est désagréable de mourir, et près des deux tiers d’entre eux étant déjà tués, les autres commencèrent à fuir. Comme s’il les considérait comme son propre bien, le cruel Sarrasin ne peut souffrir qu’un seul de cette troupe en déroute s’échappe de ses mains la vie sauve.

De même que les roseaux desséchés dans les marais, ou le chaume dans les champs dénudés, ne résistent pas longtemps au souffle de Borée attisant le feu allumé par le prudent agriculteur, alors que la flamme court par les sillons, crépite et crie, ainsi ces malheureux se défendent à peine contre la fureur dont Mandricard est enflammé.

Dès qu’il voit sans défenseur l’entrée qui a été si mal gardée, il s’avance par le sentier fraîchement tracé dans l’herbe, guidé par les lamentations qu’il entend, pour voir si la beauté de la dame de Grenade mérite les éloges qu’on en fait. Il passe sur les corps des serviteurs morts, et suit les contours du fleuve.

Il voit Doralice au milieu du pré – c’est ainsi que se nommait la donzelle – assise au pied d’un vieux frêne sauvage; elle se désolait. Les pleurs, comme un ruisseau qui coule d’une source vive, tombaient sur son beau sein, et l’on voyait sur son visage qu’elle se lamentait sur le sort de ses compagnons autant qu’elle craignait pour elle-même.

Sa terreur s’accrut, quand elle vit venir le chevalier souillé de sang, l’air farouche et sombre. Ses cris montent jusqu’au ciel; elle tremble pour elle et pour ceux qui sont avec elle; car, outre l’escorte de chevaliers, la belle infante avait, pour la conduire et la servir, des vieillards et un grand nombre de dames et de damoiselles, les plus belles du royaume de Grenade.

Dès que le Tartare voit ce beau visage qui n’a point son pareil dans toute l’Espagne, et qui peut dans les pleurs – que devait-ce être quand il souriait! – tendre les inextricables rets d’amour, il ne sait s’il est encore sur terre ou dans le paradis. Il n’a tiré d’autre gain de sa victoire que de devenir le captif de sa prisonnière, et il ne sait comment cela s’est fait.

Cependant il ne saurait consentir à abandonner le fruit de ses peines, bien que par ses pleurs elle montre, autant qu’une femme peut le montrer, sa douleur et sa répugnance. Mais lui, espérant changer ces pleurs en joie suprême, se décide à l’emmener. Il la fait monter sur une blanche haquenée, et reprend son chemin.

Il rend la liberté aux dames, aux damoiselles, aux vieillards et aux autres qui étaient venus avec la princesse de Grenade, et leur dit doucement: «Elle sera suffisamment accompagnée par moi. Je lui servirai de majordome, de nourrice, d’écuyer; bref, je pourvoirai à tous ses besoins; adieu donc tous.» Ceux-ci, ne pouvant faire de résistance, s’en furent en pleurant et en poussant des soupirs.

Ils disaient entre eux: «Quelle sera la douleur de son père, quand il apprendra cette aventure! Quelle sera la colère, la rage de son époux, et quelle terrible vengeance il en tirera! Ah! pourquoi n’est-il pas ici, où il fait si faute, pour arracher à celui-ci l’illustre fille du roi Stordilan, avant qu’il l’ait emmenée plus loin?»

Le Tartare, content de l’excellente proie que lui ont value sa fortune et sa vaillance, ne paraît plus aussi pressé qu’avant de retrouver le chevalier à l’armure noire. Naguère il s’en allait, courant; maintenant, il va tranquillement, lentement, et ne songe plus qu’à s’arrêter dans le premier endroit qu’il trouvera propice à assouvir sa flamme amoureuse.

Entre temps, il rassure Doralice, dont le visage et les yeux sont baignés de pleurs. Il invente une foule de choses; il lui dit que depuis longtemps il a entendu parler d’elle, et que s’il a quitté sa patrie et son royaume où il était heureux et qui l’emporte sur tous les autres en renommée et en étendue, ce n’est point pour voir l’Espagne ou la France, mais pour admirer son beau visage.

«Si un homme doit être aimé pour l’amour qu’il éprouve lui-même, je mérite votre amour, car je vous aime; si c’est pour la naissance, qui est mieux né que moi? Le puissant Agricant fut mon père. Si c’est pour la richesse, qui possède plus d’États que moi? Je le cède en domaines à Dieu seul. Si c’est pour le courage, je crois vous avoir prouvé aujourd’hui que je suis digne d’être aimé aussi pour ma valeur.»

Ces paroles, et beaucoup d’autres qu’Amour dicte à Mandricard, vont doucement consoler le cœur de la donzelle, encore tremblante de peur. Sa crainte se dissipe peu à peu, ainsi que la douleur dont elle avait eu l’âme transpercée. Elle commence à écouter avec plus de patience et de plaisir son nouvel amant.

Puis, par ses réponses de moins en moins farouches, elle se montre affable et courtoise envers lui; parfois même elle consent à lever sur son visage des yeux qui ne demandent qu’à s’attendrir. Le païen, qui d’autres fois déjà a été féru des flèches d’Amour, non seulement espère, mais a la certitude que la belle dame ne sera pas toujours rebelle à ses désirs.

En cette compagnie, il s’en va content et joyeux, et il voit avec satisfaction, avec plaisir, approcher l’heure où la froide nuit invite tout être animé à prendre du repos. S’apercevant que le soleil est déjà bas et à moitié caché à l’horizon, il commence à chevaucher d’un pas plus rapide, jusqu’à ce qu’enfin il entende résonner les flûtes et les chalumeaux, et qu’il voie la fumée des villas et des chaumières.

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