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Griffon et Aquilant prirent chacun congé de leurs dames. Celles-ci, quelque douleur qu’elles eussent de ce départ, ne s’y opposèrent cependant pas. Astolphe se dirigea avec eux sur la droite, car ils avaient résolu, avant de retourner en France, d’aller saluer les lieux saints où Dieu s’était fait homme.

Ils auraient pu prendre à gauche où la route eût été plus agréable et plus facile, et ne pas s’éloigner des bords de la mer; ils s’en allèrent pourtant par la droite, où le chemin était affreux et escarpé, mais qui les rapprochait de six journées de marche de la cité sainte de Palestine. On trouve à peine de l’herbe et de l’eau sur cette route; on y manque de tout le reste.

De sorte que, avant de se mettre en route, ils s’approvisionnèrent de ce dont ils pouvaient avoir besoin, et chargèrent leur bagage sur les épaules du géant, qui aurait encore porté une tour. Après avoir parcouru un chemin âpre et sauvage, ils aperçurent, du haut d’une montagne, la terre sainte où le suprême Amour lava notre erreur avec son propre sang.

Ils trouvèrent à l’entrée de la ville un gentil jouvenceau qu’ils connaissaient déjà, Sansonnet de la Mecque, plus expérimenté qu’on ne l’est d’ordinaire à son âge, car il était dans la première fleur de sa jeunesse. Il était fameux et considéré pour sa grande vaillance et son extrême bonté. Roland l’avait converti à notre foi, et lui avait donné le baptême de sa main.

Ils le trouvèrent occupé à élever une forteresse contre le calife d’Égypte. Son intention était d’entourer la montagne du Calvaire d’un mur de deux milles de long. Ils furent accueillis par lui avec cet empressement qui dénote clairement l’amitié sincère; il les accompagna dans la ville, et leur fit donner des logements dans son royal palais.

Il avait le gouvernement de la ville et y exerçait, au nom de Charles, un juste commandement. Le duc Astolphe lui fit don de ce grand et démesuré géant qui, pour porter des fardeaux, lui valait dix bêtes de somme, tant il était robuste. Astolphe lui donna le géant et lui laissa aussi le filet qui l’en avait rendu maître.

Sansonnet, en échange, donna au duc une riche et belle ceinture pour son épée, et des éperons tout en or, depuis la courroie jusqu’aux molettes. On disait qu’ils avaient jadis appartenu au chevalier qui délivra la damoiselle du dragon. Sansonnet les avait trouvés à Jaffa, avec beaucoup d’autres armures, quand il avait pris cette ville.

S’étant confessés de leurs fautes à un monastère qui donnait le bon exemple à toute la contrée, ils visitèrent tous les lieux témoins des mystères de la Passion du Christ, et qui, à l’éternel opprobre des chrétiens, sont maintenant usurpés par les Maures impies. Mais l’Europe en armes, est possédée de la fureur de faire la guerre partout, excepté où il l’aurait fallu.

Pendant qu’ils appliquaient ainsi leurs âmes pénétrées de dévotion aux cérémonies et aux sacrements religieux, arriva de Grèce un pèlerin connu de Griffon, qui lui apporta des nouvelles graves et douloureuses, trop différentes de celles qu’il attendait, et qui lui enflammèrent tellement le cœur, qu’elles lui firent mettre les oraisons de côté.

Le chevalier, pour son malheur, aimait une dame nommée Origile. Il n’y en avait pas une, entre mille, ayant visage plus beau et plus belle prestance. Mais elle était si fourbe et de nature si mauvaise, que vous auriez pu chercher dans toutes les cités et les villas sur la terre ferme, et dans les îles de la mer, sans trouver sa pareille.

Il l’avait laissée dans la cité de Constantin, en proie à une fièvre aiguë et cruelle, et au moment où il revenait, espérant la trouver plus belle que jamais, voilà que le malheureux apprenait qu’elle avait suivi à Antioche un nouvel amant, sous prétexte qu’il ne lui convenait pas, dans un âge si jeune, de dormir seule plus longtemps.

Depuis l’instant où il avait reçu cette triste nouvelle, Griffon soupirait nuit et jour. Tous les plaisirs qui séduisaient et entraînaient ses compagnons lui paraissaient insupportables. Ceux à qui Amour a fait sentir ses rigueurs, savent si ses traits sont de bonne trempe. Griffon souffrait un martyre d’autant plus cruel, qu’il n’osait pas dire le mal qui le rongeait.

Et cela, parce que son frère Aquilant, plus sage que lui, lui avait mille fois déjà reproché cet amour, et cherché à le lui arracher du cœur, regardant celle qui en était l’objet comme la pire de toutes les femmes qu’on pût trouver. Mais Griffon l’excusait quand son frère la condamnait. La plupart du temps, notre jugement se trompe.

C’est pourquoi il résolut, sans en parler à Aquilant, de s’en aller seul jusqu’à Antioche et d’en ramener celle qui lui avait arraché le cœur de la poitrine. Il brûlait aussi de trouver celui qui la lui avait enlevée, et d’en tirer une telle vengeance qu’on en parlerait toujours. Je dirai, dans l’autre chant, comment il mit son projet à exécution, et ce qui s’ensuivit.

Chant XVI

ARGUMENT. – Griffon rencontre près de Damas Origile et son nouvel amant; il croit à leurs paroles mensongères. – Renaud arrive sous les murs de Paris avec le secours de l’armée anglaise. De part et d’autre se produisent des preuves d’une grande valeur. Grand carnage et graves incendies dans Paris, du fait de Rodomont; Charles y court avec une troupe d’élite.

Les peines d’amour sont cruelles et nombreuses; j’ai souffert la plupart d’entre elles et je les ai pour mon malheur si bien expérimentées, que je puis en parler savamment. C’est pourquoi, si je dis ou si j’ai dit d’autres fois, soit en paroles, soit dans mes écrits, que les unes sont un mal léger, les autres une douleur acerbe et poignante, tenez mon jugement à cet égard pour vrai.

Je dis, j’ai dit et je dirai jusqu’à ce que je cesse de vivre, que celui qui se trouve pris dans des liens honorables, sa dame se montrât-elle entièrement contraire à ses désirs, Amour lui refusât-il toute récompense pour ses soins assidus, dût-il languir jusqu’à en mourir, ne doit pas se plaindre s’il a hautement placé son cœur.

Mais celui-là doit pleurer, qui s’est fait l’esclave de deux beaux yeux, d’une belle chevelure, sous lesquels se cache un cœur pervers, et dont de nombreuses souillures ont terni la pureté. Le malheureux voudrait fuir, et, comme le cerf blessé, il porte le trait mortel partout où il va. Il rougit de lui-même et de son amour; il n’ose pas l’avouer, et il souhaite en vain de guérir.

Le jeune Griffon est dans ce cas. Il ne peut s’amender et il reconnaît son erreur. Il voit à quelle créature vile il a donné son cœur; il sait qu’Origile est infâme et sans foi; cependant sa raison est vaincue par la mauvaise habitude, et sa volonté cède au penchant qui l’entraîne. Quelque perfide, quelque ingrate et coupable que soit sa maîtresse, il est poussé, malgré lui, à aller à sa recherche.

Je dis donc, pour poursuivre cette intéressante histoire, qu’il sortit secrètement de la ville, sans oser en parler à son frère qui l’avait souvent blâmé, mais en vain. Prenant à sa gauche, il se dirigea vers Rama, par le chemin le plus facile et le plus fréquenté. Il arriva en six jours à Damas de Syrie; de là, il partit pour Antioche.

Il rencontra, un peu après avoir quitté Damas, le chevalier à qui Origile avait donné son cœur. Origile et lui se convenaient à merveille comme perversité; ainsi se conviennent l’herbe et les fleurs. L’un comme l’autre avait le cœur léger; l’un comme l’autre était perfide et traître; l’un comme l’autre cachait ses vices, au détriment d’autrui, sous un aspect séduisant.

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