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Griffon jette ensuite à terre deux chevaliers de Damas, Ermophile et Carmonde. Le premier conduit la milice du roi, le second est grand amiral de la mer. L’un est enlevé de selle au premier choc, l’autre est renversé par le poids de son destrier, qui ne peut soutenir la violence du coup que lui porte Griffon.

Le sire de Séleucie restait encore debout; c’était le meilleur des huit chevaliers. Un bon destrier et des armes excellentes ajoutaient à sa propre force. Les deux adversaires dirigent leur lance à la visière du casque; mais le coup porté par Griffon est plus vigoureux que celui du païen, auquel il fait perdre l’étrier du pied gauche.

Tous deux jettent les tronçons de leur lance, et reviennent l’un sur l’autre, pleins d’ardeur et les épées nues. Le païen est tout d’abord frappé par Griffon d’un coup qui aurait brisé des enclumes, et qui fend le fer et l’os d’un écu choisi entre mille. Si l’armure n’eût pas été double et de fine trempe, le même coup en tombant aurait traversé la cuisse.

Le chevalier de Séleucie frappe en même temps Griffon à la visière. Le coup fut si terrible, que le casque aurait été ouvert et rompu, s’il n’avait été, comme le reste de l’armure, fabriqué à l’aide d’enchantements. Le païen perd son temps à frapper, tellement les armes de Griffon sont partout de dure trempe. Aussi ce dernier a-t-il déjà rompu et brisé en bon nombre d’endroits l’armure de son adversaire, sans avoir perdu une maille.

Chacun peut voir combien le sire de Séleucie a de désavantage contre Griffon, et que si le roi n’arrête point le combat, il risque de perdre la vie. Norandin fait signe à sa garde d’entrer dans la lice et de séparer les combattants. L’un et l’autre furent emmenés chacun d’un côté, et le roi fut fort approuvé de cet acte de sagesse.

Les huit chevaliers qui devaient tenir contre tous, et qui n’avaient pu lutter contre un seul, étaient sortis un à un de la lice. Les autres, qui étaient venus pour les combattre, restaient sans adversaire, Griffon étant venu se jeter au milieu de la mêlée, et ayant accompli à lui seul ce que tous devaient faire contre huit.

La fête avait donc duré très peu, car tout s’était accompli en moins d’une heure. Mais Norandin, pour prolonger les jeux et les continuer jusqu’au soir, descendit de son estrade, fit débarrasser la lice, et divisant en deux troupes tous les chevaliers, les accoupla suivant leurs prouesses et leur rang, et l’on recommença une nouvelle joute.

Cependant Griffon était retourné à son logis, plein de colère et de rage, et plus accablé de la honte de Martan que satisfait de l’honneur d’avoir vaincu lui-même. Pour se disculper de l’opprobre qu’il a encouru, Martan invente toutes sortes de mensonges, et son impudente et rusée compagne lui vient en aide de son mieux.

Qu’il le crût ou non, le jeune chevalier accepta ses excuses; mais il jugea prudent de partir sur-le-champ sans en rien dire à personne, dans la crainte que le peuple, s’il voyait Martan reparaître, ne vînt à se soulever aussitôt. Suivant une rue courte et déserte, ils sortirent de la ville.

Griffon, soit que son cheval fût fatigué, soit que lui-même sentît le sommeil appesantir ses paupières, s’arrêta à la première hôtellerie qu’ils trouvèrent, bien qu’ils n’eussent pas marché plus de deux milles. Il retira son casque, se désarma complètement et fit enlever aux chevaux la selle et la bride. Puis, s’étant enfermé seul dans une chambre, il se déshabilla et se mit au lit pour dormir.

Il n’eut pas plus tôt la tête basse, qu’il ferma les yeux et qu’il fut pris d’un sommeil si profond, que jamais blaireau ni loir ne dormirent de telle sorte. Pendant ce temps, Martan et Origile, étant à se promener dans un jardin voisin, ourdirent la plus étrange trahison qui soit jamais venue à l’esprit humain.

Martan propose d’enlever le destrier, les habits, et les armes de Griffon, et d’aller se présenter au roi comme étant le chevalier qui avait accompli tant de prouesses pendant le tournoi. L’exécution suit de près la pensée. Il prend le destrier plus blanc que le lait, et se couvre du cimier, de l’écu, des armes, du pourpoint, enfin de tous les vêtements blancs de Griffon.

Il arrive, suivi des écuyers et de la dame, sur la place où toute la population était encore, juste au moment où finissent les passes d’armes. Le roi ordonne de chercher le chevalier dont le cimier est orné de plumes blanches, qui porte une blanche armure, et dont le coursier est également blanc. Il ignorait en effet le nom du vainqueur.

Le misérable qui était revêtu des vêtements qui ne lui appartenaient pas, semblable à l’âne couvert de la peau du lion, s’avance vers Norandin, à la place de Griffon, dès qu’il entend l’ordre concernant celui-ci, et auquel il s’attendait. Le roi se lève et vient d’un air courtois à sa rencontre; il l’entoure de ses bras, l’embrasse, et le fait asseoir à ses côtés. Il ne se contente pas de le combler d’honneurs et d’éloges, il veut que le bruit de sa valeur retentisse en tous lieux.

Il fait publier, au son des trompettes, le nom du vainqueur du tournoi, et ce nom indigne se répand sur toutes les estrades et est répété dans toutes les bouches. Le roi veut qu’il chevauche à ses côtés quand le cortège retourne au palais; il lui prodigue de telles faveurs, qu’il n’aurait pas plus fait si c’eût été Hercule ou Mars.

Il lui fait donner dans le palais même un bel appartement, magnifiquement orné; enfin pour honorer aussi Origile, il met à sa disposition ses pages et ses chevaliers. Mais il est temps que je reparle de Griffon, qui, sans se douter d’une trahison de la part de son compagnon, s’était endormi et ne se réveilla que le soir.

Dès qu’il est réveillé et qu’il s’aperçoit de l’heure tardive, il sort en toute hâte de sa chambre, et court à l’endroit où il a laissé la trompeuse Origile et son prétendu frère. Il ne les trouve plus; il regarde, et ne voit plus ses armes ni ses vêtements; alors le soupçon le prend, et ce soupçon s’augmente, quand il aperçoit à la place des siens les vêtements de son compagnon.

Survient l’hôte qui l’informe que depuis longtemps déjà Martan, revêtu de l’armure blanche, est rentré dans la ville, accompagné de la dame et du reste de l’escorte. Peu à peu Griffon s’aperçoit de la trame perfide qu’Amour lui a cachée jusqu’à ce jour; à sa grande douleur, il reconnaît que Martan est l’amant d’Origile et non son frère.

Il se reproche maintenant, mais en vain, sa sottise. Après avoir appris la vérité de la bouche du pèlerin, il s’est laissé prendre aux belles paroles de celle qui l’avait déjà trahi si souvent. Il pouvait se venger, et il ne l’a pas su. Maintenant il veut punir le traître qui s’est enfui. En attendant, il est contraint, et cela lui coûtera cher, d’endosser les armes et de prendre le cheval de ce lâche.

Il eût mieux valu pour lui aller nu et sans armes, que mettre sur son dos cette cuirasse déshonorée, que passer à son bras l’écu honteux, et coiffer sa tête du casque aux insignes bafoués. Mais pour suivre l’impudente et son digne compagnon, sa raison est moins forte que sa colère. Il arrive à temps dans la ville, une heure avant la fin du jour.

Près de la porte par laquelle était rentré Griffon, s’élève, à main gauche, un splendide château, plus remarquable par ses riches appartements et ses décorations, que disposé de façon à soutenir un siège. Le roi, les seigneurs et les principaux chevaliers de Syrie, en compagnie de nobles dames, s’y livraient, sur la terrasse royale, à un somptueux et joyeux festin.

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