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Ils rentrèrent tous ensemble dans la ville où les attendait un véritable triomphe; les rues étaient jonchées de verdure, et tendues de riches tapis; une pluie de fleurs retombait de toutes parts sur les vainqueurs, jetées à pleines mains par les dames et les damoiselles, du haut des balcons et des fenêtres.

À chaque carrefour, des chœurs célébraient leur gloire; ils passèrent sous des arcs de triomphe et des trophées improvisés, où était représentée la prise de Biserte, ainsi que d’autres faits d’armes. En d’autres endroits, on avait dressé des théâtres en plein vent où l’on se livrait à divers jeux de mimique et de spectacles variés; partout se voyait cette inscription: Aux libérateurs de l’empire!

Ce fut au son des trompettes retentissantes, des clairons, et de toutes sortes d’instruments, au milieu des rires et des applaudissements, de la joie et de la faveur du peuple dont le cortège avait peine à percer la foule, que le magnanime empereur descendit au palais. Là, pendant plusieurs jours, les tournois, les spectacles, les danses et les banquets partagèrent les loisirs de l’illustre compagnie.

Un jour Renaud fit savoir à son père son intention de donner sa sœur à Roger. Il lui dit qu’il lui en avait fait la promesse en présence de Roland et d’Olivier, qui étaient comme lui d’avis qu’on ne pouvait trouver, en fait de noblesse de race et de vaillance, une alliance non seulement égale, mais meilleure.

Aymon écouta son fils avec quelque dédain; il s’étonna de ce qu’il eût osé marier sa fille sans en conférer avec lui. Il lui dit qu’il avait décidé qu’elle serait la femme du fils de Constantin, et non de Roger, lequel non seulement ne possédait pas de royaume, mais n’avait chose au monde dont il pût dire: Ceci est à moi. Il ajouta qu’il prisait peu la noblesse et le courage sans la richesse.

Béatrix, la femme d’Aymon, blâma bien davantage son fils, et le traita d’insolent. Elle s’opposa ouvertement et secrètement à ce que Bradamante devînt la femme de Roger, car elle poussait de tout son pouvoir à en faire une impératrice du Levant. Renaud, de son côté, s’obstinait, ne voulant pas manquer d’un iota à sa parole.

La mère, qui croyait que sa magnanime fille n’aurait d’autre volonté que la sienne, l’engage à dire hautement qu’elle aimerait mieux mourir que de devenir la femme d’un pauvre chevalier; elle ne la reconnaîtrait plus jamais pour sa fille, si elle supportait l’injure que lui fait son frère. Qu’elle ne craigne donc pas de dire non, et qu’elle se rassure; Renaud ne pourra la forcer.

Bradamante se tait; elle n’ose pas contredire sa mère, car elle a pour elle un tel respect, qu’elle ne pourrait songer un instant à lui désobéir. D’un autre côté, il lui semblerait commettre un crime si elle avait l’air de consentir à ce qu’elle ne veut pas faire. Elle ne veut pas parce qu’elle ne peut pas. Aymon lui a enlevé le pouvoir de disposer peu ou prou d’elle même.

Elle n’ose ni dire non, ni se montrer satisfaite. Elle se contente de soupirer sans répondre. Mais quand elle est seule, et que personne ne peut la voir, ses yeux répandent des torrents de larmes. Elle se frappe la poitrine, et déchire sa belle chevelure blonde, et se parle ainsi tout en pleurant:

«Hélas! puis-je vouloir le contraire de celle qui doit posséder tout pouvoir sur ma volonté? J’aurais la volonté de ma mère en si petite estime, que je la ferais passer après ma propre volonté? Ah! quelle faute plus grave une damoiselle peut-elle commettre? quel blâme plus grand peut-elle encourir, que de prendre un mari contre la volonté de ceux auxquels elle doit obéissance?

» Ah! malheureuse! la piété filiale pourra-t-elle m’amener à t’abandonner, ô mon Roger, et faire que je me livre à de nouvelles espérances, à de nouveaux désirs, à un nouvel amour? Ou bien, oubliant le respect et la soumission que les bons fils doivent aux bons parents, ne dois-je considérer que mon bien, que ma joie, que mon affection?

» Je connais, hélas! ce que j’ai à faire; je sais quel est le devoir d’une honnête fille; je le sais, mais à quoi cela me sert-il, si la raison a moins de pouvoir que mes sens; si Amour la repousse et lui impose silence; s’il ne me laisse pas disposer de moi autrement que selon son bon plaisir, et s’il ne me laisse dire ou faire que selon ce qu’il fait ou dit lui-même?

» Je suis la fille d’Aymon et de Béatrice, et je suis malheureuse, esclave d’Amour. Si je viens à faillir, je puis espérer trouver pardon et pitié auprès de mes parents. Mais si j’offense l’Amour, qui pourra détourner de moi sa juste fureur? Voudra-t-il seulement écouter une seule de mes excuses, et ne me fera-t-il pas promptement mourir?

» Hélas! j’ai longtemps cherché à amener Roger à la vraie Foi, et je l’y ai enfin amené. Mais à quoi cela me sert-il, si ma bonne action ne profite qu’aux autres? Ainsi l’abeille renouvelle chaque année son miel, mais non pour elle, car elle n’en jouit jamais. Mais je mourrai plutôt que de prendre pour mari un autre que Roger.

» Si je n’obéis pas à mon père, ni à ma mère, j’obéirai à mon frère qui est beaucoup plus sage qu’eux, car l’âge n’a pas affaibli sa raison. Il y a encore Roland qui approuve Renaud. Je les ai l’un et l’autre pour moi. Le monde les honore et les craint plus que tous nos autres chevaliers ensemble.

» Si chacun les regarde comme la fleur, comme la gloire et la splendeur de la maison de Clermont; si chacun les met autant au-dessus de tous que le front est supérieur au pied, pourquoi souffrirais-je qu’Aymon disposât de moi, plutôt que Renaud et le comte? Je ne dois pas y consentir; d’autant plus que tout n’est encore qu’un projet avec le prince de Grèce, tandis que j’ai été promise à Roger.»

Si la dame s’afflige et se tourmente, l’esprit de Roger n’est pas plus tranquille. Bien que la nouvelle ne soit pas encore connue dans la ville, elle n’est pas un secret pour lui. Il s’en prend à la fortune qui s’oppose à son bonheur. Elle ne lui a cependant donné ni richesse, ni royaume, alors qu’elle s’est montrée si large envers des milliers de gens indignes de ses faveurs.

De tous les autres biens que la nature donne ou que l’on acquiert par le travail, il se voit aussi bien partagé que qui que ce soit au monde. Sa beauté l’emporte sur toutes les autres; il est rare qu’il trouve quelqu’un capable de résister à sa force; à nul autre que lui n’est dû le prix de la magnanimité et de la grandeur d’âme.

Mais le vulgaire, qui est en somme l’arbitre des honneurs, les refuse ou les donne comme il lui plait. Et sous ce nom de vulgaire je ne veux excepter personne, si ce n’est les hommes de bon sens, car ce n’est pas d’eux que les papes, les rois et les empereurs obtiennent leur sceptre. Mais la prudence et le bon sens sont des grâces que le ciel n’accorde qu’à peu de gens.

Le vulgaire, pour dire toute ma pensée, qui n’honore absolument que la richesse, ne voit rien de plus admirable au monde; il n’estime, il n’apprécie aucune autre chose, ni la beauté, ni la vaillance, ni la force corporelle, ni l’adresse, ni la vertu, ni l’esprit, ni la bonté, et plus encore dans le cas dont il s’agit ici que le reste du temps.

Roger disait: «Bien qu’Aymon soit disposé à faire de sa fille une impératrice, la chose ne sera pas terminée de sitôt avec Léon. J’ai bien encore un an devant moi. J’espère d’ici là avoir détrôné Léon et son père, et quand je leur aurai pris leur couronne, je ne serai plus un gendre indigne d’Aymon.

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