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Chant XXVIII

ARGUMENT. – L’hôtelier conte à Rodomont l’histoire de Joconde. Rodomont, ayant changé son premier dessein d’aller en Afrique, s’arrête dans une petite chapelle abandonnée où arrive Isabelle avec l’ermite, conduisant les restes mortels de Zerbin. Le païen veut détourner Isabelle de la résolution qu’elle a prise de se retirer du monde, et s’impatiente des remontrances de l’ermite.

Dames – et vous qui avez les dames en estime – pour Dieu! ne prêtez pas l’oreille à cette histoire que l’hôte s’apprête à raconter pour déverser sur vous le mépris, l’infamie et le blâme. Une langue si vile ne saurait pas plus vous salir que vous glorifier. C’est du reste une vieille habitude de la part du vulgaire ignorant, de gloser sur chacun, et de parler le plus de ce qu’il comprend le moins.

Laissez ce chant; mon histoire peut aller sans lui et n’en sera pas moins claire. Turpin l’ayant mis, j’ai cru devoir le mettre aussi, non par malveillance ou jalousie. Car je vous aime; outre que ma bouche vous l’a déjà dit – et vous savez que je ne fus jamais avare d’éloges pour vous – je vous en ai donné mille preuves. Je vous ai montré que je suis, et que je ne puis être que tout à vous.

Celles qui voudront peuvent donc passer trois ou quatre pages sans les lire. Quant à celles qui tiendront à les connaître, elles feront bien de ne pas leur accorder plus de créance qu’on n’en accorde d’ordinaire aux fables ou à de vaines sornettes. Mais revenons à notre récit. Quand il eut vu le chevalier, en face duquel il s’était assis, prêt à l’écouter, l’hôtelier commença ainsi son histoire:

«Astolphe, roi des Lombards, auquel son frère laissa le trône pour se faire moine, fut, dans sa jeunesse, doué d’une telle beauté, que peu d’hommes l’égalèrent sur ce point. Le pinceau d’Appelles, de Zeuxis, ou de tout autre peintre plus illustre, en admettant qu’il y en ait eu, aurait eu de la peine à peindre un visage aussi parfait. Il était beau et paraissait tel à tout le monde, mais bien plus encore à lui-même.

» Il s’estimait si fort, non pas tant à cause du rang suprême grâce auquel tous les autres étaient ses inférieurs, ni parce que le nombre de ses sujets et ses grandes richesses en faisaient le roi le plus puissant de tous ses voisins, mais parce qu’il l’emportait sur tous en prestance et en beauté. Il était heureux, quand il s’entendait louer à ce sujet, comme de la chose qu’on écoute le plus volontiers.

» Parmi tous ses courtisans, il y en avait un qui lui était plus particulièrement cher. C’était un chevalier romain nommé Fausto Latini, avec lequel il admirait souvent la beauté de son visage ou de sa main. Lui ayant un jour demandé s’il avait jamais vu, de près ou de loin, un autre homme aussi beau et aussi bien fait, il en obtint une réponse tout opposée à celle qu’il attendait.

» “J’avoue – lui répondit Fausto – d’après ce que je vois et ce que j’entends dire à chacun, que tu as peu de rivaux au monde pour la beauté, et même, ces rivaux, je les réduis à un seul, c’est un mien frère, nommé Joconde. Excepté lui, je crois qu’en effet tu surpasses de beaucoup tous les autres hommes en beauté. Mais pour celui-là, non seulement il t’égale, mais il te dépasse.”

» La chose parut impossible au roi qui, jusqu’alors, avait tenu la palme. Il eut un immense désir de connaître le jeune homme dont on lui faisait un tel éloge. Il fit si bien auprès de Fausto, qu’il l’amena à lui promettre de faire venir son frère à la cour, bien que Fausto pensât que ce ne serait pas sans peine qu’il pourrait l’y décider, et il en dit la raison au roi.

» Son frère était un homme qui n’avait jamais de sa vie mis les pieds hors de Rome, ayant vécu tranquille et sans soucis, du bien que la fortune lui avait concédé. Il n’avait ni diminué ni accru le patrimoine que son père lui avait laissé en héritage, et aller à Pavie lui semblait un plus long voyage qu’à tout autre aller au Tanaüs.

» La difficulté serait plus grande encore pour le séparer de sa femme, à laquelle il était lié par un amour tel que ce qu’elle ne voulait pas, il lui aurait été impossible de le vouloir. Cependant, pour obéir à son seigneur, il lui dit qu’il irait trouver son frère, et qu’il ferait tout ce qu’il pourrait. Le roi ajouta à ses prières de telles offres, de tels dons, qu’il lui ôta toute possibilité de refuser.

» Il partit, et en peu de jours il se retrouva à Rome dans la maison paternelle. Là, il pria tellement son frère, qu’il le décida à venir chez le roi. Il fit plus encore, bien que ce fût difficile; il fit consentir sa belle-sœur à ce voyage, en lui montrant le bien qu’elle en retirerait, outre la reconnaissance éternelle qu’il lui en aurait.

» Joconde fixa le jour du départ. En attendant, il se procura des chevaux et des serviteurs, et se fit faire de riches vêtements de cérémonie, car souvent un bel habit ne fait qu’ajouter à la beauté. Sa femme se tenait, la nuit à ses côtés, le jour auprès de lui, les yeux baignés de larmes, lui disant qu’elle ne savait comment elle pourrait supporter sans mourir une telle absence.

» Rien que d’y penser, elle se sentait arracher le cœur de la poitrine. “Ô ma vie – lui dit Joconde – ne pleure pas – et en lui-même il pleurait non moins qu’elle – ce voyage sera si heureux, que je reviendrai dans deux mois au plus. On ne me ferait pas outrepasser ce délai d’un jour, quand le roi me donnerait la moitié de son royaume.”

» La dame ne se consola point pour cela, disant que ce terme était encore trop long, et que si, à son retour, il ne la trouvait point morte, ce serait grande merveille. La douleur que jour et nuit elle portait avec elle ne lui permettait pas de goûter à la moindre nourriture, ni de fermer les yeux; c’était à un tel point que, pris de pitié, Joconde se repentit d’avoir promis à son frère.

» Elle portait au cou une chaîne d’or où pendait une petite croix enrichie de pierreries et contenant de saintes reliques recueillies en divers lieux par un pèlerin de Bohême. Son père l’avait rapportée chez lui en revenant malade de Jérusalem; à sa mort, elle en avait hérité. Elle se l’ôta du cou, et la donna à son mari,

» En le priant de la porter au cou pour l’amour d’elle et pour que son souvenir ne le quittât jamais. Le cadeau fit plaisir au mari qui l’accepta, bien qu’il n’en eût pas besoin pour se rappeler, car ni le temps, ni l’absence, ni la bonne ou la mauvaise fortune n’étaient capables d’effacer un souvenir aussi vigoureux et aussi tenace, et qui devait durer jusqu’après la mort.

» La nuit qui précéda le jour du départ, il sembla que la dame fût prête à mourir dans les bras de son cher Joconde dont elle ne pouvait s’arracher. Elle ne dormit pas, et une heure avant le lever du jour le mari en vint au suprême adieu. Puis il monta à cheval et partit. Quant à sa femme, elle se remit au lit.

» Joconde n’avait pas encore fait deux milles, qu’il se rappela avoir oublié la petite croix qu’il avait mise la veille au soir sous son oreiller. Hélas! se dit-il en lui-même, comment trouverai-je excuse acceptable pour que ma femme ne croie pas que l’amour infini qu’elle me porte m’est de peu de prix?

» Il cherche une excuse; puis il lui vient à l’esprit que cette excuse ne sera ni acceptable ni bonne s’il envoie un familier ou un autre de ses gens, et s’il ne va pas s’excuser en personne. Il s’arrête et dit à son frère: “Va doucement jusqu’à Baccano, où est la première auberge. Moi, je suis obligé de rentrer à Rome et je te rejoindrai en chemin.

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