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Cependant Renaud et l’illustre Roger apprêtaient les armes pour la bataille. Le choix en appartenait au chevalier champion de l’empire romain. Comme celui-ci, depuis la perte du brave destrier Bayard avait toujours voulu aller à pied, il fut convenu que l’on combattrait revêtu de la cuirasse et de la cotte de mailles, et armé de la hache et du poignard.

Soit hasard, soit prévoyance du sage et avisé Maugis, qui savait qu’aucune arme ne pouvait résister à Balisarde, on convint que les deux guerriers combattraient sans épée, ainsi que je viens de le dire. Quant au lieu du combat, on tomba d’accord sur une grande plaine près des murs de l’antique cité d’Arles.

À peine la vigilante Aurore eut-elle mis la tête hors de la demeure de Titon, pour annoncer le jour et l’heure fixés pour le combat, que des deux côtés s’avancèrent les hérauts d’armes chargés de dresser les tentes à égale distance des palissades, ainsi que deux autels.

Peu après, on vit sortir l’armée païenne, rangée en bataillons nombreux. Au milieu, somptueusement armé selon la mode barbaresque, s’avançait le roi d’Afrique. Il montait un coursier bai, à la noire crinière, au front blanc, et aux deux pieds de devant balsanés. Côte à côte avec lui, venait Roger, auquel l’altier Marsile n’avait pas dédaigné de servir d’écuyer.

Marchant à ses côtés, le roi Marsile portait le casque que Roger avait eu naguère tant de peine à arracher au roi de Tartarie, le casque célébré en de meilleurs chants que les miens, et que possédait, mille ans auparavant, le Troyen Hector. D’autres princes et d’autres barons s’étaient partagé le reste des armes dont devait se servir Roger, et qui étaient richement ornées de pierreries et d’or.

De son côté, Charles sortit de ses retranchements à la tête de ses gens d’armes, dans le même ordre et de la même façon que s’il était entouré de ses Pairs fameux, et Renaud marchait auprès de lui armé de toutes pièces, hormis le casque du roi Mambrin, que portait le paladin Ogier le Danois.

Les deux haches d’armes étaient portées, l’une par le duc Naymes, l’autre par Salomon, roi de Bretagne. D’un côté Charles groupe tous les siens, de l’autre se tiennent ceux d’Afrique et d’Espagne; entre les deux armées un grand espace est laissé libre pour les deux combattants, avec défense à tout autre d’y pénétrer sous peine de mort.

Après que le second choix des armes eut été remis au champion de l’armée païenne, deux ministres de l’une et l’autre religion sortirent des rangs, portant les livres saints. Dans celui porté par notre ministre, était écrite la vie sublime du Christ; l’autre était l’Alcoran. L’Empereur s’avança, l’Évangile en mains, le roi Agramant avec l’autre livre.

Arrivé à l’autel que ses gens lui avaient dressé, Charles leva les mains au ciel et dit: «Ô Dieu, qui as consenti à mourir pour racheter nos âmes de la mort; ô Dame, dont la vertu fut si précieuse, que Dieu voulut prendre de toi la forme humaine, et qui le portas neuf mois dans ton sein béni, sans avoir perdu la fleur virginale;

» Soyez-moi témoins de la promesse que je fais pour moi et pour mes successeurs au roi Agramant et à ceux qui lui succéderont dans le gouvernement de ses États, de lui donner chaque année vingt charges d’or pur si mon champion est aujourd’hui vaincu. Je promets en outre de conclure, à partir de ce moment, une trêve qui sera bientôt suivie d’une paix perpétuelle.

» Et si je manque à cela, que votre formidable colère à tous deux s’allume sur-le-champ, et se tourne contre moi seul et contre mes enfants, sans qu’aucun autre de ceux qui sont ici présents en soit atteint; de sorte qu’on puisse voir ce qu’il en coûte de vous manquer de parole.» En parlant ainsi, Charles tenait la main sur l’Évangile, et les yeux fixés au ciel.

Puis Agramant se lève à son tour, et s’avance vers l’autel que les païens avaient richement orné. Là, il jure que non seulement il repassera la mer avec son armée, mais qu’il payera encore un tribut à Charles, si Roger est vaincu en ce jour. Il ajoute que la paix sera éternelle entre eux, ainsi que Charles vient de le dire.

De même que Charles, il invoque à haute voix le témoignage du grand Mahomet, sur le livre duquel il tient la main étendue, et promet d’observer tout ce qu’il vient de dire. Puis, chacun s’étant retiré dans son camp respectif, c’est au tour des deux champions à prêter serment, et voici dans quels termes ils le font.

Roger promet que si son roi vient à troubler le combat, il ne consentira plus jamais à être son chevalier ni son baron, et se donnera tout entier à Charles. De son côté, Renaud jure que si son seigneur cherche à l’arrêter avant que lui ou Roger ne soit vaincu, il se fera chevalier d’Agramant.

Toutes ces cérémonies terminées, chacun se retire dans son camp et les trompettes ne tardent pas à donner, de leur voix claire, le signal du terrible combat. Voici que les deux adversaires, pleins d’ardeur, s’abordent, calculant leurs pas avec la plus grande attention et le plus grand art. Voici que l’assaut commence; le fer résonne contre le fer, et les coups portent tantôt en haut, tantôt en bas.

Ils se frappent tantôt à la tête, tantôt aux pieds, du manche ou du fer de leur hache, et cela avec une telle adresse, une telle rapidité, qu’on ne serait pas cru si on voulait le raconter. Roger, qui combattait contre le frère de celle qui possédait son âme, mettait une telle hésitation à le frapper, qu’il en parut manquer de vaillance.

Il était plus attentif à parer qu’à frapper, et ne savait lui-même ce qu’il voulait faire. Il eût été si désolé de tuer Renaud, qu’il eût préféré mourir lui-même. Mais je sens que je suis arrivé au point où il convient de suspendre mon récit. Vous apprendrez le reste dans l’autre chant, si dans l’autre chant vous venez m’entendre.

Chant XXXIX

ARGUMENT. – Mélisse, au moyen d’un enchantement, fait qu’Agramant viole le pacte juré. Les deux armées en viennent aux mains, et les Maures ont le dessous. – Astolphe accomplit des prouesses en Afrique, et y crée une flotte. Ses compagnons et lui s’emparent de Roland, et Astolphe lui rend la raison. – Agramant s’étant embarqué avec ses troupes, rencontre la flotte chrétienne qui l’attaque.

La peine de Roger est véritablement plus dure, plus acerbe, plus forte que toute autre. Elle le fait souffrir de corps et plus encore d’esprit. Placé entre deux morts, il ne peut éviter l’une ou l’autre. S’il est vaincu par Renaud, il périra de sa main; s’il le terrasse, la mort lui viendra de son épouse. Il sait bien en effet que, s’il tue le frère de Bradamante, il encourra la haine de celle-ci, et c’est ce qu’il redoute plus que le trépas.

Renaud, qui n’a point de semblable arrière-pensée, fait tous ses efforts pour obtenir la victoire. Il brandit sa hache d’un air impétueux et terrible, et dirige ses coups tantôt sur les bras, tantôt sur la tête de son adversaire. Le brave Roger pare en faisant tournoyer sa hache. Il bondit de çà, de là, et quand il frappe, il a soin de choisir l’endroit où il fera le moins de mal possible à Renaud.

Le combat paraît par trop inégal à la plupart des seigneurs païens. Roger met trop de mollesse dans l’attaque, tandis que le jeune Renaud le presse trop vivement. Le roi des Africains contemple l’assaut d’un air fâché. Il soupire, murmure, et accuse Sobrin de l’avoir induit en erreur, et de lui avoir donné un mauvais conseil.

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