ЛитМир - Электронная Библиотека
A
A

Le désarroi envahit Robineau. Ni le sergent, ni le général, ni les balles n'avaient plus cours. Il se passait quelque chose d'inexplicable. Rivière le regardait toujours. Alors, Robineau, malgré soi, rectifia un peu son attitude, sortit la main de sa poche gauche. Rivière le regardait toujours. Alors, enfin, Robineau, avec une gêne infinie, sans savoir pourquoi, prononça:

– Je suis venu prendre vos ordres.

Rivière tira sa montre, et simplement:

– Il est deux heures. Le courrier d'Asuncion atterrira à deux heures dix. Faites décoller le courrier d'Europe à deux heures et quart.

Et Robineau propagea l'étonnante nouvelle: on ne suspendait pas les vols de nuit. Et Robineau s'adressa au chef de bureau:

– Vous m'apporterez ce dossier pour que je le contrôle. Et, quand le chef de bureau fut devant lui:

– Attendez.

Et le chef de bureau attendit.

XXII

Le courrier d'Asuncion signala qu'il allait atterrir. Rivière, même aux pires heures, avait suivi, de télégramme en télégramme, sa marche heureuse. C'était pour lui, au milieu de ce désarroi, la revanche de sa foi, la preuve. Ce vol heureux annonçait, par ses télégrammes, mille autres vols aussi heureux. «On n'a pas de cyclones toutes les nuits.» Rivière pensait aussi: «Une fois la route tracée, on ne peut pas ne plus poursuivre.»

Descendant, d'escale en escale, du Paraguay, comme d'un adorable jardin riche de fleurs, de maisons basses et d'eaux lentes, l'avion glissait en marge d'un cyclone qui ne lui brouillait pas une étoile. Neuf passagers, roulés dans leurs couvertures de voyage, s'appuyaient du front à leur fenêtre, comme à une vitrine pleine de bijoux, car les petites villes d'Argentine égrenaient déjà, dans la nuit, tout leur or, sous l'or plus pâle des villes d'étoiles. Le pilote, à l'avant, soutenait de ses mains sa précieuse charge de vies humaines, les yeux grands ouverts et pleins de lune, comme un chevrier. Buenos Aires, déjà, emplissait l'horizon de son feu rose, et bientôt luirait de toutes ses pierres, ainsi qu'un trésor fabuleux. Le radio, de ses doigts, lâchait les derniers télégrammes, comme les notes finales d'une sonate qu'il eût tapotée, joyeux, dans le ciel, et dont Rivière comprenait le chant, puis il remonta l'antenne, puis il s'étira un peu, bâilla et sourit: on arrivait.

Le pilote, ayant atterri, retrouva le pilote du courrier d'Europe, adossé contre son avion, les mains dans les poches.

– C'est toi qui continues?

– Oui.

– La Patagonie est là?

– On ne l'attend pas: disparue. Il fait beau?

– Il fait très beau. Fabien a disparu?

Ils en parlèrent peu. Une grande fraternité les dispensait des phrases.

On transbordait dans l'avion d'Europe les sacs de transit d'Asuncion, et le pilote, toujours immobile, la tête renversée, la nuque contre la carlingue, regardait les étoiles. Il sentait naître en lui un pouvoir immense, et un plaisir puissant lui vint.

– Chargé? fit une voix. Alors, contact.

Le pilote ne bougea pas. On mettait son moteur en marche. Le pilote allait sentir dans ses épaules, appuyées à l'avion, cet avion vivre. Le pilote se rassurait, enfin, après tant de fausses nouvelles: partira… partira pas… partira! Sa bouche s'entrouvrit, et ses dents brillèrent sous la lune comme celles d'un jeune fauve.

– Attention, la nuit, hein!

Il n'entendit pas le conseil de son camarade. Les mains dans les poches, la tête renversée, face à des nuages, des montagnes, des fleuves et des mers, voici qu'il commençait un rire silencieux. Un faible rire, mais qui passait en lui, comme une brise dans un arbre, et le faisait tout entier tressaillir. Un faible rire, mais bien plus fort que ces nuages, ces montagnes, ces fleuves et ces mers.

– Qu'est-ce qui te prend?

– Cet imbécile de Rivière qui m'a… qui s'imagine que j'ai peur!

XXIII

Dans une minute, il franchira Buenos Aires, et Rivière, qui reprend sa lutte, veut l'entendre. L'entendre naître, gronder et s'évanouir, comme le pas formidable d'une armée en marche dans les étoiles.

Rivière, les bras croisés, passe parmi les secrétaires. Devant une fenêtre, il s'arrête, écoute et songe.

S'il avait suspendu un seul départ, la cause des vols de nuit était perdue. Mais, devançant les faibles, qui demain le désavoueront, Rivière, dans la nuit, a lâché cet autre équipage.

Victoire… défaite… ces mots n'ont point de sens. La vie est au-dessous de ces images, et déjà prépare de nouvelles images. Une victoire affaiblit un peuple, une défaite en réveille un autre. La défaite qu'a subie Rivière est peut-être un engagement qui rapproche la vraie victoire. L'événement en marche compte seul.

Dans cinq minutes les postes de T.S.F. auront alerté les escales. Sur quinze mille kilomètres le frémissement de la vie aura résolu tous les problèmes.

Déjà un chant d'orgue monte: l'avion.

Et Rivière, à pas lents, retourne à son travail, parmi les secrétaires que courbe son regard dur. Rivière-le-Grand, Rivière-le-Victorieux, qui porte sa lourde victoire.

Fin

(1931)

18
{"b":"125221","o":1}