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Toute la famille passa le reste de l’été à Crooken avec délices, et, lors de son retour à la ville, M. Markam avait presque tout oublié de l’incident des sables mouvants et tout ce qui le concernait, quand un jour il reçut une lettre, envoyée par MacCallum More, qui le fit beaucoup réfléchir, bien qu’il n’en dît rien à sa famille, et qu’il laissa, pour certaines raisons, sans réponse. Elle était ainsi rédigée:

Établissements MacCallum More et Roderick MacDhu

Tartans écossais cent pour cent laine,

Copthall Court, E. C.

30 septembre 1892

Cher Monsieur,

J’espère que vous pardonnerez la liberté avec laquelle je vous écris, mais je suis en train de faire une enquête, et on m’informe que vous venez de séjourner cet été dans l’Aberdeenshire (Écosse, N. B.). Mon associé, M. Roderick MacDhu – ce nom paraît pour des raisons professionnelles sur nos en-têtes et dans nos publicités, son nom véritable étant Emmanuel Moses Marks, de Londres -, est parti, au début du mois dernier, pour Écosse (N. B.), en voyage, mais comme je n’ai aucune nouvelle de lui depuis, sauf une lettre envoyée peu de temps après son départ, je m’inquiète à l’idée qu’un accident aurait pu lui arriver. Comme je n’ai pu, après toutes les enquêtes que j’ai pu faire, obtenir le moindre renseignement sur lui, je me hasarde à vous écrire. Il m’a écrit sa lettre dans un moment de dépression profonde, et il m’a précisé qu’il craignait qu’on ne le jugeât mal, parce qu’un jour, alors qu’il s’était habillé comme un Écossais en terre écossaise, une nuit de clair de lune, peu de temps après son arrivée, il avait vu apparaître «un fantôme», qui était son double. Évidemment, il faisait allusion au fait qu’avant son départ il s’était procuré un costume des Highlands semblable à celui que nous avons eu l’honneur de vous fournir, et qui, vous vous le rappelez peut-être, l’avait beaucoup frappé. Cependant, il est possible qu’il ne l’ait jamais porté, car il hésitait, m’avait-il dit, à le mettre, et il était même allé jusqu’à me dire que, dans les premiers temps, il n’oserait s’en vêtir que tard le soir, ou très tôt le matin, et encore seulement dans des lieux très éloignés, jusqu’au jour où il en aurait l’habitude. Il ne m’a pas malheureusement confié son itinéraire, et je suis donc dans l’ignorance totale du lieu où il pourrait se trouver; c’est pourquoi j’ose vous demander si vous auriez pu voir ou entendre parler d’un costume des Highlands semblable au vôtre, quelque part dans les environs, où, m’a-t-on dit, vous avez récemment acheté la maison que vous aviez temporairement occupée. Je n’attendrai aucune réponse à cette lettre si vous ne pouvez me donner des renseignements sur mon ami et associé, et je vous prie de ne pas vous déranger pour m’écrire, sauf si vous avez une raison. Ce qui me fait penser qu’il aurait pu se trouver dans votre voisinage, c’est que, bien que sa lettre ne fût pas datée, l’enveloppe était timbrée à Yellon, que j’ai trouvé sur une carte dans le comté d’Aberdeenshire, et qui est non loin des Maisons-de-Crooken.

J’ai l’honneur d’être, cher Monsieur, très respectueusement vôtre,

Joshua Sheeny Cohen Benjamin

(Établissements MacCallum More).

LE SECRET DE L’OR QUI CROÎT [15]

Quand Margaret Delandre vint s’installer à Brent’s Rock, tout le voisinage se réveilla, réjoui par la perspective d’un nouveau scandale. Les scandales provoqués par la famille Delandre, ou par les Brent de Brent’s Rock, n’étaient pas rares; et si l’histoire secrète du comté avait été entièrement écrite, on aurait trouvé les deux noms bien représentés. Il est vrai que les positions des deux familles étaient si différentes que celles-ci auraient pu appartenir à des continents différents – parce que jusqu’alors leurs orbites ne s’étaient jamais croisées. Les Brent s’étaient vu reconnaître par toute cette partie du comté une position sociale dominante particulière et ils s’étaient toujours maintenus au-dessus de la classe de petits propriétaires terriens à laquelle appartenait Margaret Delandre – comme un hidalgo d’Espagne se tient au-dessus de ses fermiers.

L’arbre généalogique des Delandre remontait haut, et ils en étaient aussi fiers à leur façon que les Brent l’étaient du leur. Mais la famille ne s’était jamais élevée au-dessus du rang de petits propriétaires; et, bien qu’ils aient été prospères à une certaine époque, au bon vieux temps des guerres étrangères et du protectionnisme, leur fortune avait fondu sous le soleil écrasant du libre-échange et dans «les temps de paix mélodieux». Comme avaient coutume de dire leurs membres les plus âgés, ils s’étaient «tenus à leurs terres» avec pour résultat qu’ils avaient pris racine corps et âme. En fait, ayant choisi une vie «de légumes», ils s’étaient épanouis comme le fait la végétation – avaient crû et prospéré à la bonne saison, et souffert à la mauvaise.

Leurs terres, Dander’s Croft, semblaient être épuisées, typiques de la famille qui les avait habitées. Cette famille avait décliné de génération en génération, faisant pousser de temps en temps quelques rejetons qui avortaient sous la forme d’un soldat ou d’un marin, et qui avaient gagné avec difficulté des grades subalternes au service armé, et s’étaient arrêtés là, le courage brisé net dans l’action, ou bien sous l’effet de cette cause destructrice particulière aux hommes sans naissance ou sans éducation – la conscience d’une position supérieure à la leur et à laquelle ils n’étaient pas en mesure d’accéder. Ainsi, peu à peu, la famille déclinait, les hommes devenant sombres et insatisfaits, creusant leurs tombes avec la bouteille, les femmes s’usant dans des tâches ménagères, ou bien faisant des mésalliances – ou pire encore. À la longue, tous avaient disparu, il ne restait plus à Croft que Wykham Delandre et sa sœur Margaret. L’homme et la femme, respectivement, semblaient avoir hérité, sous les aspects masculin et féminin, des mauvaises tendances de leur race, partageant en commun – bien que les manifestant de diverses façons – une même passion sourde pour la volupté et l’insouciance.

L’histoire de la famille Brent avait été quelque chose de semblable, mais les causes de la décadence se montraient sous une forme aristocratique plutôt que plébéienne. Eux aussi avaient envoyé leurs rejetons aux guerres; mais leur position avait été différente, et ils avaient souvent mérité des distinctions parce que, sans exception, ils avaient été courageux, et leurs exploits guerriers avaient été accomplis avant que l’égoïsme de la nature dissipée qui les caractérisait ait miné leur vigueur.

Le chef actuel de la famille – si l’on peut parler de famille alors qu’il ne restait qu’un héritier en ligne directe – était Geoffrey Brent. Il était presque le représentant typique d’une fin de race, faisant preuve dans certains cas des qualités les plus brillantes, dans d’autres de la dégradation la plus totale. On pourrait le comparer avec équité à l’un de ces nobles italiens de l’Antiquité que les peintres nous ont conservés et dont le courage, l’absence de scrupules, le raffinement dans la luxure et la cruauté en font des voluptueux véritables et des démons potentiels. Il était certainement beau, de cette beauté sombre, racée, autoritaire, que les femmes, en général, reconnaissent comme dominatrice. Avec les hommes, il était distant et froid; mais un tel comportement ne dissuade jamais la gent féminine. Les lois insondables du beau sexe sont telles qu’une femme timide ne craint pas un homme féroce et hautain. Ainsi s’explique qu’il n’y eût pas une femme, ou presque, quelle qu’en soit la condition et vivant aux alentours de Brent s Rock, qui ne nourrît une sorte d’admiration secrète pour ce beau libertin. Cette catégorie était large parce que Brent’s Rock s’élevait abruptement au milieu d’une région plate et sur une étendue de cent miles se perdant à l’horizon, ses hautes et vieilles tours, ses toits pointus coupant la ligne uniforme du bois et du village, et des manoirs éparpillés au loin.

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