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Il marcha quelque temps encore par la chambre, puis il s’arrêta en face d’un bureau, s’assit dans un fauteuil, ouvrit, avec une clef, un tiroir et en sortit un paquet de photographies.

Pold, de son nom de baptême Léopold, était un brave garçon, d’une santé prospère, très «calé» dans tous les sports, d’une vigueur et d’une adresse peu ordinaires, très ignorant de tout ce qui ne touchait point au cyclisme, à l’équitation, au canotage, à la chasse, au cricket, au football et autres exercices. En revanche, il avait découragé tous ses professeurs et bâclé ses classes. Il donnait pour excuse à son ignorance et à sa paresse pour l’étude les déplacements continuels, les voyages sans nombre de la famille, qui n’était installée à Paris que depuis trois ans. Il affectait des «airs d’homme» et prétendait que la vie n’avait plus rien à lui apprendre.

C’était surtout un impulsif. Les désirs qui lui naissaient devaient être contentés sur-le-champ. Il ne s’adressait point, pour atteindre son but, quel qu’il fût, à un parent ou à un ami. Il ne comptait que sur lui et agissait sans prendre conseil de personne. Il ne discutait pas avec ses fantaisies, qui lui paraissaient toujours naturelles.

Ce qu’il n’avouait point, c’était qu’il fût un sentimental. Sous ses dehors d’homme fort et que rien n’étonnait dans la vie, sous ses extravagances et ses vantardises, il essayait vainement de cacher une sentimentalité excessive.

Ainsi, à cette heure où nous le trouvons dans sa chambre, toute sa pensée est occupée par Diane. Pold n’a pas un «béguin» platonique pour Diane. Il l’aime de loin, mais il l’aime. Il est prêt à tout pour le lui prouver. Pourquoi Diane? Parce qu’il fallait qu’il aimât quelqu’un, parce que son cœur avait besoin d’occupation.

Et il avait cherché. Un jour, il avait vu Diane, aux Folies, sur la scène. En sortant de l’établissement, il se disait: «C’est bien simple, j’adore cette femme.» Au fond, il n’adorait rien du tout. Mais à force de se le répéter, il le crut; à force de se trouver sur le passage de Diane, il en devint réellement très amoureux; à force de regarder, à la vitrine des papetiers de la rue de Rivoli, les photographies de Diane, de les acheter et de se perdre dans une nouvelle contemplation à domicile, il en devint fou.

Il la contempla prenant son bain, sortant de son tub, se mettant au lit. Il la vit en toilette de soirée, en toilette de ville, en peignoir et sans peignoir. Il la considéra dans ses poses les plus plastiques.

Finalement, il se leva après avoir déposé un baiser chaleureux sur l’un des portraits et s’en fut vers la pendule.

– Zut! dit-il, je ne vais pas me recoucher. Je n’ai plus qu’une heure et demie à attendre pour aller au rendez-vous des copains. Mais je n’attendrai pas. Je sors tout de suite. En route!

Il alla à la fenêtre, souleva le rideau et déclara que «c’était dégoûtant, que le jour ne se lèverait jamais».

– Et puis, de la nuit, je m’en fiche! affirma-t-il.

Il passa un costume de cycliste, mais ne se chaussa point. Il marcha «sur ses chaussettes», les souliers dans les mains. Il ouvrit la porte de sa chambre avec précaution, arriva sur un palier, descendit des marches, tout cela dans la plus grande obscurité. Pold ne devait pas en être à sa première expédition nocturne.

Il arriva dans le vestibule, tâta le mur de la main, prit des clefs à un clou. Il ouvrit la porte du perron qui donnait sur le parc. Là, sur les marches du perron, il se chaussa. Puis il fut dans le parc; il arriva à la grille. Avec son trousseau de clefs, il ouvrit cette grille. Quand elle fut ouverte, il s’en alla vers une maisonnette, qui était celle du concierge. Il frappa à la fenêtre. Il refrappa. La fenêtre s’ouvrit.

Une voix enrouée dit:

– C’est encore vous, monsieur Pold. Vous n’êtes vraiment pas raisonnable. Votre papa finira par tout savoir, et il me mettra à la porte…

– P’pa ne saura rien, si vous ne lui dites rien, père Jules.

– Qu’est-ce que vous voulez encore?

– Parbleu! ma bicyclette!

Par la porte de la maison, le père Jules passa la bicyclette.

– Prenez vite. Il fait un froid de loup. Je vais attraper des rhumatismes…

– Et voilà les clefs. Vous les remettrez dans le vestibule. Bonne nuit, père Jules. Mes amitiés à votre chaste épouse.

Le clair de lune illuminait ces quartiers déserts. Pold se mit à pédaler avec ardeur. Pas un passant, pas une voiture. Il s’amusait. Il s’offrait une course de vitesse. Il n’était point pressé, cependant. Il avait rendez-vous à six heures avec des camarades à l’autre bout de Paris, place d’Italie.

Il avait dépassé la place Victor-Hugo et approchait de la rue de Villejust, quand il aperçut, au loin, du côté de la place de l’Étoile, une lumière qui approchait. Il entendit le trot des chevaux. Il ralentit son allure. La voiture passa.

Pold ne put retenir une exclamation:

– Tiens! le cocher de Diane!

Et il continua sa route plus lentement.

– Elle vient des Variétés-Parisiennes, se dit-il. C’est Diane qui rentre chez elle…

Et, tout d’un coup, d’un mouvement presque instinctif, il fit demi-tour, suivit la voiture à quelques mètres.

Il considérait le coupé:

– Elle est là-dedans! Elle est peut-être seule là-dedans!

Des idées saugrenues lui montaient au cerveau. Il songeait à des déclarations possibles, à des surprises. Si cette femme était bien seule dans cette voiture, est-ce que l’occasion de lui parler ne s’offrait pas d’elle-même? Laisserait-il échapper cette occasion?

Il était plein d’audace et de timidité. Il ne savait à quoi se résoudre. Cependant, il continuait à pédaler quand même.

La voiture remontait l’avenue Victor Hugo. Elle la remonta jusqu’aux fortifications.

Soudain, au moment où le coupé approchait de la Muette, Pold, sur sa bicyclette, le dépassa en pédalant de toutes ses forces. Il prit ainsi une grande avance, déboucha sur le boulevard Suchet et redescendit, entra de la même allure dans l’avenue Raphaël.

Le jeune homme n’hésitait plus. Il avait un but. Il s’était décidé à quelque chose.

Vers la bifurcation de cette avenue Raphaël et de l’avenue Prudhon, il s’arrêta. Il descendit de machine et longea, sur la gauche, un mur. Le mur était haut, et la crête en était garnie de tessons de bouteille. Il fit le tour par l’avenue Prudhon.

Là, le mur devenait grille: de hautes barres de fer terminées en pointe de lance et qui semblaient impossibles à franchir.

Pold regarda à travers cette grille. La lune éclairait un vaste jardin où apparaissaient, ombres compactes, quelques bouquets d’arbres. Derrière ces arbres, on distinguait les murs blancs d’une villa.

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