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Ni Kin-Fo ni Soun ne pouvaient éprouver la moindre répugnance à naviguer dans ces conditions. Ils étaient trop Chinois pour cela. Craig et Fry, semblables à leurs compatriotes américains, qui n'aiment pas à transporter ce genre de cargaison, eussent sans doute préféré tout autre navire de commerce, mais ils n'avaient pas eu le choix.

Un capitaine et six hommes, composant l'équipage de la jonque, suffisaient aux manœuvres très simples de la voilure. La boussole, dit-on, à été inventée en Chine. Cela est possible, mais les caboteurs ne s'en servent jamais et naviguent au juger. C'est bien ce qu'allait faire le capitaine Yin, commandant la Sam-Yep, qui comptait, d'ailleurs, ne point perdre de vue le littoral du golfe.

Ce capitaine Yin, un petit homme à figure riante, vif et loquace, était la démonstration vivante de cet insoluble problème du mouvement perpétuel. Il ne pouvait tenir en place. Il abondait en gestes. Ses bras, ses mains, ses yeux parlaient encore plus que sa langue, qui, cependant, ne se reposait jamais derrière ses dents blanches. Il bousculait ses hommes, il les interpellait, il les injuriait; mais, en somme, bon marin, très pratique de ces côtes, et manœuvrant sa jonque comme s'il l'eût tenue entre les doigts. Le haut prix que Kin-Fo payait pour ses compagnons et lui n'était pas pour altérer son humeur joviale. Des passagers qui venaient de verser cent cinquante taëls pour une traversée de soixante heures, quelle aubaine, surtout s'ils ne se montraient pas plus exigeants pour le confort et la nourriture que leurs compagnons de voyage, emboîtés dans la cale!

Kin-Fo, Craig et Fry avaient été logés, tant bien que mal, sous le rouffle de l'arrière, Soun dans celui de l'avant.

Les deux agents, toujours en défiance, s'étaient livrés à un minutieux examen de l'équipage et du capitaine. Ils ne trouvèrent rien de suspect dans l'attitude de ces braves gens. Supposer qu'ils pouvaient être d'accord avec Lao-Shen, c'était hors de toute vraisemblance, puisque le hasard seul avait mis cette jonque à la disposition de leur client, et comment le hasard eût-il été le complice du trop fameux Taï-ping! La traversée, sauf les dangers de mer, devait donc interrompre pour quelques jours leurs quotidiennes inquiétudes. Aussi laissèrent-ils Kin-Fo plus à lui-même.

Celui-ci, du reste, n'en fut pas fâché. Il s'isola dans sa cabine et s'abandonna à «philosopher» tout à son aise.

Pauvre homme, qui n'avait pas su apprécier son bonheur, ni comprendre ce que valait cette existence, exempte de soucis, dans le yamen de Shang-Haï, et que le travail aurait pu transformer! Qu'il rentrât dans la possession de sa lettre, et l'on verrait si la leçon lui aurait profité, si le fou serait devenu sage!

Mais, cette lettre lui serait-elle enfin restituée? Oui, sans aucun doute, puisqu'il mettrait le prix à sa restitution. Ce ne pouvait être pour ce Lao-Shen qu'une question d'argent! Toutefois, il fallait le surprendre et ne point être surpris! Grosse difficulté. Lao-Shen devait se tenir au courant de tout ce que faisait Kin-Fo; Kin-Fo ne savait rien de ce que faisait Lao-Shen. De là, danger très sérieux, dès que le client de Craig-Fry aurait débarqué dans la province qu'exploitait le Taï-ping. Tout était donc là: le prévenir. Très évidemment, Lao-Shen aimerait mieux toucher cinquante mille dollars de Kin-Fo vivant que cinquante mille dollars de Kin-Fo mort. Cela lui épargnerait un voyage à Shang-Haï et une visite aux bureaux de la Centenaire, qui n'auraient peut-être pas été sans danger pour lui, quelle que fût la longanimité du gouvernement à son égard.

Ainsi songeait le bien métamorphosé Kin-Fo, et l'on peut croire que l'aimable jeune veuve de Péking prenait une grande place dans ses projets d'avenir!

Pendant ce temps, à quoi réfléchissait Soun?

Soun ne réfléchissait pas. Soun restait étendu dans le rouffle, payant son tribut aux divinités malfaisantes du golfe de Pé-Tché-Li. Il ne parvenait à rassembler quelques idées que pour maudire, et son maître, et le philosophe Wang, et le bandit Lao-Shen! Son cœur était stupide! Ai ai ya! ses idées stupides, ses sentiments stupides! Il ne pensait plus ni au thé ni au riz! Ai ai ya! Quel vent l'avait poussé là, par erreur! Il avait eu mille fois, dix mille fois tort d'entrer au service d'un homme qui s'en allait sur mer! Il donnerait volontiers ce qui lui restait de queue pour ne pas être là! Il aimerait mieux se raser la tête, se faire bonze! Un chien jaune! c'était un chien jaune, qui lui dévorait le foie et les entrailles! Ai ai ya!

Cependant, sous la poussée d'un joli vent du sud, la Sam-Yep longeait à trois ou quatre milles les basses grèves du littoral, qui courait alors est et ouest. Elle passa devant Peh-Tang, à l'embouchure du fleuve de ce nom, non loin de l'endroit où les armées européennes opérèrent leur débarquement, puis devant Shan-Tung, devant Tschiang-Ho, aux bouches du Tau, devant Haï-Vé-Tsé.

Cette partie du golfe commençait à devenir déserte. Le mouvement maritime, assez important à l'estuaire du Peï-ho, ne rayonnait pas à vingt milles au-delà. Quelques jonques de commerce, faisant le petit cabotage, une douzaine de barques de pêche, exploitant les eaux poissonneuses de la côte et les madragues du rivage, au large l'horizon absolument vide, tel était l'aspect de cette portion de mer.

Craig et Fry observèrent que les bateaux pêcheurs, même ceux dont la capacité ne dépassait pas cinq ou six tonneaux, étaient armés d'un ou deux petits canons.

A la remarque qu'ils en firent au capitaine Yin, celui-ci répondit, en se frottant les mains: «Il faut bien faire peur aux pirates!

– Des pirates dans cette partie du golfe de Pé-Tché-Li! s'écria Craig, non sans quelque surprise.

– Pourquoi pas! répondit Yin. Ici comme partout! Ces braves gens ne manquent pas dans les mers de Chine!»

Et le digne capitaine riait en montrant la double rangée de ses dents éclatantes.

«Vous ne semblez pas trop les redouter? lui fit observer Fry.

– N'ai-je pas mes deux caronades, deux gaillardes qui parlent haut, quand on les approche de trop près!

– Sont-elles chargées? demanda Craig.

– Ordinairement.

– Et maintenant?…

– Non.

– Pourquoi? demanda Fry.

– Parce que je n'ai pas de poudre à bord, répondit tranquillement le capitaine Yin.

– Alors, à quoi bon des caronades? dirent Craig-Fry, peu satisfaits de la réponse.

– A quoi bon! s'écria le capitaine. Eh! pour défendre une cargaison, quand elle en vaut la peine, lorsque ma jonque est bondée jusqu'aux écoutilles de thé ou d'opium! Mais, aujourd'hui, avec son chargement!…

– Et comment des pirates, dit Craig, sauraient-ils si votre jonque vaut ou non la peine d'être attaquée?

– Vous craignez donc bien la visite de ces braves gens? répondit le capitaine, qui pirouetta en haussant les épaules.

– Mais oui, dit Fry.

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