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– Oh! ne me poussez pas, menaça-t-il, les gens qui comme moi n’ont plus rien à perdre sont dangereux. Je puis me livrer…

Il se baissa cependant et ramassa le paquet.

– Me donnez-vous votre parole, continua-t-il, de me faire tenir le reste?

– Oui.

– Alors, je pars. Soyez sans crainte, je serai fidèle à notre traité; on ne m’aura pas vivant. Adieu, mon père! en tout ceci vous êtes le vrai coupable, seul vous ne serez pas puni. Le Ciel n’est pas juste. Je vous maudis…

Quand, une heure plus tard, les domestiques pénétrèrent dans le cabinet du comte, ils le trouvèrent étendu à terre, la face contre le tapis, donnant à peine signe de vie.

Cependant Noël était sorti de l’hôtel Commarin et remontait la rue de l’Université, chancelant sous le souffle du vertige.

Il lui semblait que les pavés oscillaient sous ses pas et que tout autour de lui tournait.

Il avait la bouche sèche, les yeux lui cuisaient, et de temps à autre une nausée soulevait son estomac.

Mais en même temps, phénomène étrange, il ressentait un soulagement incroyable, presque du bien-être.

La théorie de l’honnête M. Balan avait raison.

C’en était donc fait, tout était fini, perdu. Plus d’angoisses désormais, de transes inutiles, de folles terreurs, plus de dissimulation, de luttes. Rien, il n’y avait plus rien à redouter désormais. Son horrible rôle achevé, il pouvait retirer son masque et respirer à l’aise.

Un irrésistible affaissement succédait à l’exaltation enragée qui devant le comte soutenait, transportait sa cynique arrogance. Tous les ressorts de son organisation, bandés outre mesure depuis une semaine, se détendaient et fléchissaient. La fièvre qui, pendant huit jours, l’avait galvanisé tombait, et il sentait avec la fatigue un impérieux besoin de repos. Il éprouvait un vide immense, une indifférence sans bornes pour tout.

Son insensibilité avait quelque analogie avec celle des gens anéantis par le mal de mer, que rien ne touche plus, que nul sentiment n’est capable d’émouvoir, qui n’ont plus ni la force ni le courage de penser et que l’imminence d’un grand péril, de la mort même, ne saurait tirer de leur morne insouciance.

On serait venu l’arrêter en ce moment, qu’il n’aurait songé ni à résister ni à se débattre; il n’aurait pas fait une enjambée pour se cacher, pour fuir, pour sauver sa tête.

Bien plus, il eut un moment comme l’idée d’aller se constituer prisonnier, pour avoir la paix, pour être tranquille, pour se délivrer de l’inquiétude du salut.

Mais son énergie se révolta contre cette morne hébétude. La réaction vint, secouant ces défaillances de l’esprit et du corps. La conscience de la situation et du danger lui revint, il entrevit avec horreur l’échafaud comme on aperçoit l’abîme aux lueurs de la foudre.

Il faut défendre sa vie, pensa-t-il. Mais comment?

Les transes mortelles qui ôtent aux assassins jusqu’au plus simple bon sens le faisaient frissonner.

Il regarda vivement autour de lui et crut remarquer que trois ou quatre passants l’examinaient curieusement. Son effroi s’en accrut.

Il se mit à courir dans la direction du quartier latin, sans projet, sans but, courant pour courir, pour s’éloigner, comme le Crime, que la peinture représente fuyant sous le fouet des Furies.

Il ne tarda pas à s’arrêter, frappé de cette idée que cette course désordonnée devait éveiller l’attention.

Il lui semblait que tout en lui dénonçait le meurtre; il croyait lire le mépris et l’horreur sur tous les visages, le soupçon dans tous les yeux.

Il allait, se répétant instinctivement: «Il faut prendre un parti.»

Mais dans son horrible agitation, il était incapable de rien voir, de délibérer, de comparer, de résoudre, de décider.

Lorsqu’il hésitait encore à frapper, il s’était dit: je puis être découvert. Et dans cette prévision il avait bâti tout un plan qui devait le mettre sûrement à l’abri des recherches. Il devait faire ceci et cela, il aurait recours à cette ruse, il prendrait telle précaution. Prévoyance inutile! Rien de ce qu’il avait imaginé ne lui semblait exécutable. On le cherchait, et il ne voyait nul endroit" du monde entier où il pût se croire en sûreté.

Il était près de l’Odéon, quand une réflexion plus rapide que l’éclair illumina les ténèbres de son cerveau.

Il songea que sans aucun doute on le cherchait déjà, son signalement devait être donné partout; sa cravate blanche et ses favoris si bien soignés le trahissaient comme une affiche.

Avisant la boutique d’un coiffeur, il s’avança jusqu’à la porte, mais au moment de tourner le bouton, il eut peur.

Ne trouverait-on pas singulier qu’il fit couper sa barbe? Si on allait le questionner!

Il passa outre.

Il vit une autre boutique, les mêmes hésitations l’arrêtèrent.

Peu à peu la nuit était venue, et avec l’obscurité Noël sentait renaître son assurance et son audace.

Après cet immense naufrage au port, l’espérance surnageait. Pourquoi ne se sauverait-il pas?

On sait d’autres exemples. On passe à l’étranger, on change de nom, on se refait un état civil, on entre dans la peau d’un autre homme. Il avait de l’argent c’était le principal.

Un homme dans sa situation, au milieu de Paris, avec quatre-vingt mille francs en poche, est un imbécile, s’il se laisse prendre.

Et encore, ces quatre-vingt mille francs épuisés, il avait la certitude d’en avoir, au premier signe, cinq ou six fois autant.

Déjà il se demandait quel déguisement prendre et vers quelle frontière se diriger, quand le souvenir de Juliette, pareil à un fer rouge, traversa son cœur.

Allait-il s’éloigner sans elle, partir avec la certitude de ne la revoir jamais!

Quoi! il fuirait, poursuivi par toutes les polices du monde civilisé, traqué comme une bête fauve, et elle resterait paisiblement à Paris! Était-ce possible! Pour qui le crime avait-il été commis? Pour elle. Qui en eût recueilli les bénéfices? Elle. N’était-il pas juste qu’elle portât sa part du châtiment!

Elle ne m’aime pas, pensait l’avocat avec amertume, elle ne m’a jamais aimé, elle serait ravie d’être délivrée de moi pour toujours. Elle n’aurait pas un regret pour moi, je ne lui suis plus nécessaire; un coffre vide est un meuble inutile. Juliette est prudente, elle a su se mettre à l’abri une petite fortune. Riche de mes dépouilles, elle prendra un autre amant, elle m’oubliera, elle vivra heureuse, tandis que moi!… Et je partirais sans elle!…

La voix de la prudence lui criait: «- Malheureux! traîner une femme après soi, et une jolie femme, c’est attirer à plaisir les regards sur soi, et rendre la fuite impossible, c’est se livrer de gaieté de cœur! – Qu’importe! répondait la passion, nous nous sauverons ou nous périrons ensemble. Si elle ne m’aime pas, je l’aime, moi; il me la faut! Elle viendra, sinon…»

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