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M. Daburon la trouva dans le boudoir rose tendre, à demi déshabillée, toute décoiffée, plus rouge qu’une pivoine, entourée des débris des porcelaines et des cristaux tombés sous sa main dans le premier moment. Pour comble de malheur, Claire et sa gouvernante étaient sorties. Une femme de chambre était occupée à inonder l’infortunée marquise de toutes sortes d’eaux propres à calmer les nerfs.

Elle accueillit le magistrat comme un envoyé de la sainte Trinité même. En un peu plus d’une demi-heure avec force interjections et plus d’imprécations encore, elle narra son odyssée.

– Comprenez-vous ce juge! s’écria-t-elle. Ce doit être quelque frénétique jacobin, quelque fils des forcenés qui ont trempé leurs mains dans le sang du roi! Oui, mon ami, je lis la stupeur et l’indignation sur votre visage… il a donné raison à cet impudent drôle à qui je faisais gagner sa vie en lui donnant du travail! Et comme je lui adressais de sévères remontrances, ainsi qu’il était de mon devoir, il m’a fait chasser. Chasser! moi!…

À ce souvenir si pénible, elle fit du bras un geste terrible de menace. Dans son brusque mouvement, elle atteignit un flacon que tenait la femme de chambre, un flacon superbe qui alla se briser à l’extrémité du boudoir.

– Bête! maladroite! sotte! cria la marquise.

M. Daburon, tout étourdi d’abord, entreprit de calmer un peu l’exaspération de Mme d’Arlange. Elle ne lui laissa pas prononcer trois paroles.

– Heureusement, vous voilà, continua-t-elle. Vous m’êtes tout acquis, je le sais. Je compte que vous allez vous mettre en mouvement, et que, grâce à votre crédit et à vos amis, ce croquant de peintre et ce noir scélérat de juge seront jetés dans quelque basse fosse pour leur apprendre le respect que l’on doit à une femme de ma sorte.

Le magistrat ne se permit pas même de sourire à cette demande imprévue. Il avait entendu bien d’autres énormités sortir de la bouche de Mme d’Arlange, sans se moquer jamais; n’était-elle pas la grand-mère de Claire? Pour cela, il la chérissait et la vénérait. Il la bénissait de sa petite-fille, comme parfois un promeneur bénit Dieu pour la petite fleur au parfum sauvage qu’il cueille près d’un buisson.

Les fureurs de la vieille dame étaient terribles; elles étaient longues aussi. Elles pouvaient, comme la colère d’Achille, durer cent chapitres. Au bout d’une heure pourtant, elle était ou semblait complètement apaisée. On avait relevé ses cheveux, réparé le désordre de sa toilette et ramassé les tessons.

Vaincue par sa violence même, la réaction s’en mêlant, elle gisait épuisée et geignante dans son fauteuil.

Ce résultat magnifique, et qui surprenait bien la femme de chambre, était dû au magistrat. Pour l’obtenir, il avait eu recours à toute son habileté, déployé une angélique patience et usé de ménagements infinis.

Son triomphe était d’autant plus méritoire qu’il arrivait fort mal préparé à cette bataille. Cet incident baroque renversait ses projets. Pour une fois qu’il s’était senti la résolution de parler, l’événement se déclarait contre lui. Il fit contre mauvaise fortune bon cœur.

S’armant de sa grande éloquence de Palais, il versa des douches glacées sur le cerveau de l’irritable marquise. Il lui administra à hautes doses ces périodes interminables qui sont les pelotes de ficelles du style et la gloire de nos avocats généraux. Il n’était pas si fou de la contredire; il caressa au contraire sa marotte.

Il fut tour à tour pathétique et railleur. Il parla comme il faut de la Révolution, maudit ses erreurs, déplora ses crimes et s’attendrit sur ses suites si désastreuses pour les honnêtes gens. De l’infâme Marat, grâce à d’habiles transitions, il arriva au coquin de juge de paix. Il flétrit en termes énergiques la scandaleuse conduite de ce magistrat et blâma hautement ce croquant de peintre. Cependant il était d’avis de leur faire grâce de la prison. Ses conclusions furent qu’il serait peut-être prudent, sage, noble même de payer.

Ces deux malencontreuses syllabes, payer, n’étaient pas prononcées que Mme d’Arlange se trouvait debout dans la plus fière attitude.

– Payer! dit-elle, pour que ces scélérats persistent dans leur endurcissement! Les encourager par une faiblesse coupable! Jamais! D’ailleurs pour payer, il faut de l’argent et je n’en ai pas.

– Oh! fit le juge, il s’agit de quatre-vingt-sept francs.

– Ce n’est donc rien, cela! répondit la marquise. Vous en parlez bien à votre aise, monsieur le magistrat. On voit bien que vous avez de l’argent. Vos pères étaient des gens de rien et la Révolution a passé à cent pieds au-dessus de leur tête. Qui sait même si elle ne leur a pas profité! Elle a tout pris aux d’Arlange. Que me fera-t-on, si je ne paye pas?

– Mais, madame la marquise, bien des choses. On vous ruinera en frais; vous recevrez du papier timbré, les huissiers viendront, on vous saisira.

– Hélas! s’écria la vieille dame, la Révolution n’est pas finie. Nous y passerons tous, mon pauvre Daburon! Ah! vous êtes bien heureux d’être peuple, vous! Je vois bien qu’il me faudra payer sans délai, et c’est affreusement triste pour moi qui n’ai rien, et qui suis forcée de m’imposer de si grands sacrifices pour ma petite-fille…

Le magistrat savait sa marquise sur le bout des doigts. Ce mot sacrifices, prononcé par elle, le surprit si fort, qu’involontairement, à demi-voix, il répéta:

– Des sacrifices?

– Certainement, reprit Mme d’Arlange. Sans elle, vivrais-je comme je le fais, me refusant tout pour nouer les deux bouts? Nenni! Feu le marquis m’a souvent parlé des tontines instituées par monsieur de Calonne, où l’argent rend beaucoup. Il doit en exister encore de pareilles. N’était ma petite-fille, j’y mettrais tout ce que j’ai à fonds perdus. De cette manière, j’aurais de quoi manger. Mais je ne m’y déciderai jamais. Je sais, Dieu merci! les devoirs d’une mère, et je garde tout mon bien pour ma petite Claire.

Ce dévouement parut si admirable à M. Daburon qu’il ne trouva pas un mot à répliquer.

– Ah! cette chère enfant me tourmente terriblement, continua la marquise. Tenez, Daburon, je puis bien vous l’avouer, il me prend des vertiges quand je pense à son établissement.

Le juge d’instruction rougit de plaisir. L’occasion lui arrivait au galop, elle allait passer à sa portée, à lui de l’entrefourcher.

– Il me semble, balbutia-t-il, qu’établir mademoiselle Claire doit être facile.

– Non, malheureusement. Elle est assez ragoûtante, je l’avoue, quoiqu’un peu gringalette, mais cela ne sert de rien! Les hommes sont devenus d’une vilenie qui me fait mal au cœur. Ils ne s’attachent plus qu’à l’argent. Je n’en vois pas un qui ait assez d’honnêteté pour prendre une d’Arlange avec ses beaux yeux en manière de dot.

– Je crois que vous exagérez, madame, fit timidement le juge.

– Point. Fiez-vous à mon expérience, plus vieille que la vôtre. D’ailleurs, si je marie Claire, mon gendre me suscitera mille tracas, à ce qu’assure mon procureur. On me contraindra, paraît-il, à rendre des comptes, comme si j’en tenais! C’est une horreur! Ah! Si cette petite Claire avait bon cœur, elle prendrait bien gentiment le voile dans quelque couvent. Je me saignerais aux quatre veines pour faire la dot nécessaire. Mais elle n’a aucune affection pour moi.

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