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Le vieux gentilhomme ne laissait rien voir des appréhensions cruelles qui l’étreignaient. Il ne semblait ni irrité ni abattu. Seulement ses yeux exprimaient une hauteur encore plus dédaigneuse qu’à l’ordinaire, une assurance pleine de mépris à force d’être imperturbable.

– Maintenant, vicomte, commença-t-il d’une voix ferme, expliquez-vous. Je ne vous dirai rien de la situation d’un père condamné à rougir devant son fils, vous êtes fait pour la comprendre et la plaindre. Épargnons-nous mutuellement et tâchez de rester calme. Parlez, comment avez-vous eu connaissance de ma correspondance?

Albert, lui aussi, avait eu le temps de se recueillir et de se préparer à la lutte présente, depuis quatre jours qu’il attendait cet entretien avec une mortelle impatience.

Le trouble qui s’était emparé de lui aux premiers mots avait fait place à une contenance digne et fière. Il s’exprimait purement et nettement, sans s’égarer dans ces détails si fatigants lorsqu’il s’agit d’une chose grave et qui reculent inutilement le but.

– Monsieur, répondit-il, dimanche matin un jeune homme s’est présenté ici, affirmant qu’il était chargé pour moi d’une mission de la plus haute importance, et qui devait rester secrète. Je l’ai reçu. C’est lui qui m’a révélé que je ne suis, hélas! qu’un enfant naturel substitué par votre affection à l’enfant légitime que vous avez eu de madame de Commarin.

– Et vous n’avez pas fait jeter cet homme à la porte! s’exclama le comte.

– Non, monsieur. J’allais répliquer fort vivement, sans doute, lorsque, me présentant une liasse de lettres, il me pria de les lire avant de rien répondre.

– Ah! s’écria M. de Commarin, il fallait les lancer au feu! vous aviez du feu, j’imagine! Quoi! vous les avez tenues entre vos mains et elles subsistent encore! Que n’étais-je là, moi!

– Monsieur!… fit Albert d’un ton de reproche.

Et se souvenant de la façon dont Noël s’était placé devant la cheminée, et de l’air qu’il avait en s’y plaçant, il ajouta:

– Cette pensée me fût venue qu’elle eût été irréalisable. D’ailleurs, j’avais au premier coup d’œil reconnu votre écriture. J’ai donc pris les lettres et je les ai lues.

– Et alors?

– Alors, monsieur, j’ai rendu cette correspondance à ce jeune homme, et je lui ai demandé un délai de huit jours. Non pour le consulter, il n’en était pas besoin, mais parce que je jugeais un entretien avec vous indispensable. Aujourd’hui donc, je viens vous adjurer de me dire si cette substitution a en effet eu lieu.

– Certainement, répondit le comte avec violence; oui, certainement, par malheur. Vous le savez bien, puisque vous avez lu que j’écrivais à madame Gerdy, à votre mère.

Cette réponse, Albert la connaissait à l’avance, il l’attendait. Elle l’accabla pourtant.

Il est de ces infortunes si grandes qu’il faut pour y croire les apprendre pour ainsi dire plusieurs fois. Cette défaillance dura moins qu’un éclair.

– Pardonnez-moi, monsieur, reprit-il, j’avais une conviction, mais non pas une assurance formelle. Toutes les lettres que j’ai lues disent nettement vos intentions, détaillent minutieusement votre plan, aucune n’indique, ne prouve du moins l’exécution de votre projet.

Le comte regarda son fils d’un air de surprise profonde. Il avait encore toutes ses lettres présentes à la mémoire, et il se rappelait que vingt fois, écrivant à Valérie, il s’était réjoui du succès, la remerciant de s’être soumise à ses volontés.

– Vous n’êtes donc pas allé jusqu’au bout, vicomte? dit-il; vous n’avez donc pas tout lu?

– Tout, monsieur, et avec une attention que vous devez comprendre. Je puis vous affirmer que la dernière lettre qui m’a été montrée annonce simplement à madame Gerdy l’arrivée de Claudine Lerouge, de la nourrice qui a été chargée d’accomplir l’échange. Je ne savais rien au-delà.

– Pas de preuves matérielles! murmura le comte. On peut concevoir un dessein, le caresser longtemps, puis au dernier moment l’abandonner; cela se voit souvent.

Il se reprochait d’avoir été si prompt à répondre. Albert avait des soupçons sérieux, il venait de les changer en certitude. Quelle maladresse!

Il n’y a pas de doute possible, se disait-il, Valérie a détruit les lettres les plus concluantes, celles qui lui ont paru les plus dangereuses, celles que j’écrivais après. Mais pourquoi avoir conservé les autres, déjà si compromettantes, et, les ayant gardées, comment a-t-elle pu s’en dessaisir?

Albert restait toujours debout, immobile, attendant un mot du comte. Quel serait-il? Son sort, sans doute, se décidait en ce moment dans l’esprit du vieillard.

– Peut-être est-elle morte! dit à haute voix M. de Commarin.

Et à cette pensée que Valérie était morte, sans qu’il l’eût revue, il tressaillit douloureusement. Son cœur, après une séparation volontaire de plus de vingt ans, se serra, tant ce premier amour de son adolescence avait jeté en lui de profondes racines. Il l’avait maudite, en ce moment il pardonnait. Elle l’avait trompé, c’est vrai, mais ne lui devait-il pas les seules années de bonheur? N’avait-elle pas été toute la poésie de sa jeunesse? Avait-il eu, depuis elle, une heure seulement de joie, d’ivresse ou d’oubli? Dans la disposition d’esprit où il se trouvait, son cœur ne retenait que les bons souvenirs, comme un vase qui, une première fois empli de précieux aromates, en garde le parfum jusqu’à sa destruction.

– Pauvre femme! murmura-t-il encore.

Il soupira profondément. Trois ou quatre fois ses paupières clignotèrent comme si une larme eût été près de lui venir. Albert le regardait avec une curiosité inquiète. C’était la première fois, depuis que le vicomte était homme, qu’il surprenait sur le visage de son père d’autres émotions que celles de l’ambition ou de l’orgueil vaincus ou triomphants.

Mais M. de Commarin n’était pas d’une trempe à se laisser longtemps aller à l’attendrissement.

– Vous ne m’avez pas dit, vicomte, demanda-t-il, qui vous avait envoyé ce messager de malheur?

– Il venait en son nom, monsieur, ne voulant, il me l’a dit, mêler personne à cette triste affaire. Ce jeune homme n’était autre que celui dont j’ai pris la place, votre fils légitime, monsieur Noël Gerdy lui-même.

– Oui! fit le comte à demi-voix, Noël, c’est bien son nom, je me souviens; et avec une hésitation évidente il ajouta: Vous a-t-il parlé de sa mère, de votre mère?

– À peine, monsieur. Il m’a seulement déclaré qu’il venait à son insu, que le hasard seul lui avait livré le secret qu’il venait me révéler.

M. de Commarin ne répliqua pas. Il ne lui restait plus rien à apprendre. Il réfléchissait. Le moment définitif était venu, et il ne voyait qu’un seul moyen de le retarder.

– Voyons, vicomte, dit-il enfin d’un ton affectueux qui stupéfia Albert, ne restez pas ainsi debout, asseyez-vous là, près de moi, et causons. Unissons nos efforts pour éviter, s’il se peut, un grand malheur. Parlez-moi en toute confiance, comme un fils à son père. Avez-vous songé à ce que vous avez à faire? Avez-vous pris quelque détermination?

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