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1° Dans la première pièce, servant d’entrée, garnie de toutes sortes d’armes, derrière un divan, un fleuret cassé. Cette arme a une poignée particulière, et comme il ne s’en trouve pas dans le commerce. Elle porte une couronne de comte avec les initiales A.C. Ce fleuret a été brisé par le milieu et le bout n’a pu être retrouvé. Le sieur Commarin interpellé a déclaré ne savoir ce qu’est devenu ce bout;

2° Dans un cabinet servant de vestiaire: un pantalon de drap noir encore humide, portant des traces de boue ou plutôt de terre. Tout un des côtés a des empreintes de mousse verdâtre comme il en vient sur les murs. Il présente sur le devant plusieurs éraillures et une déchirure de dix centimètres environ au genou. Le susdit pantalon n’était pas accroché au porte-manteau, il paraissait avoir été caché entre deux grandes malles pleines d’effets d’habillement;

3° Dans la poche du pantalon ci-dessus décrit a été trouvée une paire de gants gris perle. La paume du gant droit présente une large tache verdâtre produite par de l’herbe ou de la mousse. Le bout des doigts a été comme usé par un frottement. On remarque sur le dos des deux gants des éraillures paraissant avoir été faites par des ongles;

4° Deux paires de bottines, dont une, bien que nettoyée et vernie, encore très humide. Un parapluie récemment mouillé, dont le bout est taché de boue blanche;

5° Dans une vaste pièce dite «la bibliothèque», une boîte de cigares nommés trabucos, et sur la cheminée divers porte-cigare en ambre ou en écume de mer…

Ce dernier article enregistré, le père Tabaret s’approcha du commissaire de police.

– J’ai tout ce que je pouvais désirer, lui dit-il à l’oreille.

– Moi, j’ai fini, répondit le commissaire. Il ne sait pas se tenir, ce garçon. Vous avez entendu? Il s’est vendu du premier coup. Après ça, vous me direz: le manque d’habitude…

– Dans la journée, reprit toujours à voix basse l’agent volontaire, il n’aurait pas été mou comme cela. Mais le matin, réveillé en sursaut!… Il faut toujours servir les gens à jeun, au saut du lit.

– J’ai fait parler trois ou quatre domestiques, leurs dépositions sont singulières…

– Très bien! on verra. Je cours, moi, trouver monsieur le juge d’instruction, qui attend les pieds dans le feu.

Albert commençait à revenir un peu de la stupeur où l’avait plongé l’entrée du commissaire de police.

– Monsieur, lui demanda-t-il, me sera-t-il permis de dire devant vous quelques mots à monsieur le comte de Commarin? Je suis victime d’une erreur qui sera vite reconnue…

– Toujours des erreurs! murmura le père Tabaret.

– Ce que vous me demandez n’est pas possible, répondit le commissaire. J’ai des ordres spéciaux les plus sévères. Vous ne devez désormais communiquer avec âme qui vive. Nous avons une voiture en bas; si vous voulez descendre…

En traversant le vestibule, Albert put remarquer l’agitation des gens. Ils avaient tous l’air d’avoir perdu la tête. M. Denis donnait des ordres d’une voix brève et impérative. Enfin il crut entendre que le comte de Commarin venait d’être frappé d’une attaque d’apoplexie.

On le porta presque dans le fiacre, qui partit au trot de ses deux petites rosses. Une voiture plus rapide emportait le père Tabaret.

X

Lorsqu’on se risque dans le dédale de couloirs et d’escaliers du Palais de Justice, si l’on monte au troisième étage de l’aile gauche, on arrive à une longue galerie très basse d’étage, mal éclairée par d’étroites fenêtres, et percée de distance en distance de petites portes, assez semblable au corridor d’un ministère ou d’un hôtel garni.

C’est un endroit qu’il est difficile de voir froidement; l’imagination le montre sombre et triste.

Il faudrait le Dante pour composer l’inscription à placer au-dessus des marches qui y conduisent. Du matin au soir, les dalles y sonnent sous les lourdes bottes des gendarmes qui accompagnent les prévenus. On n’y rencontre guère que de mornes figures. Ce sont les parents ou les amis des accusés, les témoins, des agents de police. Dans cette galerie, loin de tous les regards, s’élabore la cuisine judiciaire. Elle est comme la coulisse du Palais de Justice, ce lugubre théâtre où se dénouent, dans de véritable sang, des drames trop réels.

Chacune des petites portes, qui a son numéro peint en noir, ouvre sur le cabinet du juge d’instruction. Toutes ces pièces se ressemblent; qui en connaît une les connaît toutes. Elles n’ont rien de terrible ni de lugubre, et pourtant il est difficile d’y pénétrer sans un serrement de cœur. On y a froid. Les murs semblent humides de toutes les larmes qui s’y sont répandues. On frissonne en songeant aux aveux qui y ont été arrachés, aux confessions qui s’y sont murmurées entrecoupées de sanglots.

Dans le cabinet du juge d’instruction, la justice ne déploie rien de cet appareil dont elle s’entoure plus tard pour frapper l’esprit des masses. Elle y est simple encore et presque disposée à la bienveillance. Elle dit au prévenu: «J’ai de fortes raisons de te croire coupable, mais prouve-moi ton innocence, et je te lâche.»

On pourrait s’y croire dans la première boutique d’affaires venue. Le mobilier y est rudimentaire comme celui de tous les endroits où on ne fait que passer et où s’agitent des intérêts énormes. Qu’importent les choses extérieures à qui poursuit l’auteur d’un crime ou à qui défend sa tête?

Un bureau chargé de dossiers pour le juge, une table pour le greffier, un fauteuil et quelques chaises, voilà tout l’ameublement de l’antichambre de la cour d’assises. Les murs sont tendus de papier vert; les rideaux sont verts; à terre se trouve un méchant tapis de même couleur. Le cabinet de M. Daburon portait le numéro 15. Dès neuf heures du matin, il y était arrivé et il attendait. Son parti pris, il n’avait pas perdu une minute, comprenant aussi bien que le père Tabaret la nécessité d’agir rapidement. Ainsi, il avait vu le procureur impérial et s’était entendu avec les officiers de la police judiciaire. Outre le mandat décerné contre Albert, il avait expédié des mandats de comparution immédiate au comte de Commarin, à Mme Gerdy, à Noël et à quelques gens au service d’Albert. Il tenait essentiellement à interroger tout ce monde avant d’arriver à l’inculpé. Sur ses ordres, dix agents s’étaient mis en campagne, et il était là, dans son cabinet, comme un général d’armée qui vient d’expédier ses aides de camp pour engager la bataille et qui espère la victoire de ses combinaisons.

Souvent, à pareille heure, il s’était trouvé dans ce même cabinet avec des conditions identiques. Un crime avait été commis, il pensait avoir découvert le coupable, il avait donné l’ordre de l’arrêter. N’était-ce pas son métier? Mais jamais il n’avait éprouvé cette trépidation intérieure qui l’agitait. Maintes fois, cependant, il avait lancé des mandats d’amener sans posséder la moitié seulement des indices qui l’éclairaient sur l’affaire présente. Il se répétait cela et ne réussissait pas à calmer une préoccupation anxieuse qui ne lui permettait pas de tenir en place.

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