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– Il me semble, monsieur, qu’un honnête homme ne peut pas avouer qu’il a obtenu un rendez-vous d’une femme tant qu’il n’en a pas l’autorisation expresse. Il doit exposer sa vie plutôt que l’honneur de celle qui s’est confiée à lui. Mais croyez qu’Albert comptait sur moi.

Il n’y avait rien à redire à cela, et le sentiment exprimé par Mlle d’Arlange donnait un sens à une phrase de l’interrogatoire du prévenu.

– Ce n’est pas tout encore, mademoiselle, reprit le juge, tout ce que vous venez de me dire là, il faudra venir me le répéter dans mon cabinet, au Palais de Justice. Mon greffier écrira votre déposition et vous la signerez. Cette démarche vous sera pénible, mais c’est une formalité nécessaire.

– Eh! monsieur, c’est avec joie que je m’y rendrai. Quel acte peut me coûter avec cette idée qu’il est en prison? N’étais-je pas résolue à tout? Si on l’avait traduit en cour d’assises, j’y serais allée. Oui, je m’y serais présentée, et là, tout haut, devant tous, j’aurais dit la vérité. Sans doute, ajouta-t-elle d’un ton triste, j’aurais été bien affichée, on m’aurait regardée comme une héroïne de roman, mais que m’importe l’opinion, le blâme ou l’approbation du monde, puisque je suis sûre de son amour!

Elle se leva, rajustant son manteau et les brides de son chapeau.

– Est-il nécessaire, demanda-t-elle, que j’attende le retour des gens qui sont allés examiner le mur?

– C’est inutile, mademoiselle.

– Alors, reprit-elle de la voix la plus douce, il ne me reste plus, monsieur, qu’à vous prier – elle joignit les mains -, qu’à vous conjurer – ses yeux suppliaient – de laisser sortir Albert de la prison.

– Il sera remis en liberté dès que cela se pourra, je vous en donne ma parole.

– Oh! aujourd’hui même, cher monsieur Daburon, aujourd’hui, je vous en prie, tout de suite. Puisqu’il est innocent, voyons, laissez-vous attendrir, puisque vous êtes notre ami… Voulez-vous que je me mette à genoux?

Le juge n’eut que le temps bien juste d’étendre les bras pour la retenir. Il étouffait, le malheureux! Ah! combien il enviait le sort de ce prisonnier!

– Ce que vous me demandez est impossible, mademoiselle, dit-il d’une voix éteinte, impraticable, sur mon honneur! Ah! si cela ne dépendait que de moi!… je ne saurais, fût-il coupable, vous voir pleurer et résister…

Mlle d’Arlange, si ferme jusque-là, ne put retenir un sanglot.

– Malheureuse! s’écria-t-elle, il souffre, il est en prison, je suis libre et je ne puis rien pour lui! Grand Dieu! inspire-moi de ces accents qui touchent le cœur des hommes. Aux pieds de qui aller me jeter pour avoir sa grâce!…

Elle s’interrompit, surprise du mot qu’elle venait de prononcer.

– J’ai dit sa grâce, reprit-elle fièrement, il n’a pas besoin de grâce. Pourquoi ne suis-je qu’une femme! Je ne trouverai donc pas un homme qui m’aide! Si, dit-elle, après un moment de réflexion, il est un homme qui se doit à Albert, puisque c’est lui qui l’a précipité là où il est: c’est le comte de Commarin. Il est son père et il l’a abandonné! Eh bien! moi, je vais aller lui rappeler qu’il a un fils.

Le magistrat se leva pour la reconduire, mais déjà elle s’enfuyait, entraînant la bonne Schmidt.

M. Daburon, plus mort que vif, se laissa retomber dans son fauteuil. Ses yeux étaient brillants de larmes.

– Voilà donc ce qu’elle est! murmurait-il. Ah! je n’avais pas fait un choix vulgaire. J’avais su deviner et comprendre toutes ses grandeurs.

Jamais il ne l’avait tant aimée, et il sentait que jamais il ne se consolerait de n’avoir pu s’en faire aimer. Mais au plus profond de ses méditations, une pensée aiguë comme une flèche traversa son cerveau.

Claire avait-elle dit vrai? n’avait-elle pas joué un rôle appris de longue main? Non, certainement, non.

Mais on pouvait l’avoir abusée, elle pouvait être la dupe de quelque fourberie savante.

Alors la prédiction du père Tabaret se trouvait réalisée.

Tabaret avait dit: «Attendez-vous à un irrécusable alibi.»

Comment démontrer la fausseté de celui-ci, machiné à l’avance, affirmé par Claire abusée?

Comment déjouer un plan si habilement calculé que le prévenu avait pu sans danger attendre les bras croisés, sans s’en mêler, les résultats prévus?…

Et si pourtant le récit de Claire était exact, si Albert était innocent!…

Le juge se débattait au milieu d’inextricables difficultés, sans un projet, sans une idée.

Il se leva.

– Allons! dit-il à haute voix, comme pour s’encourager, au Palais tout se débrouillera.

XVI

M. Daburon avait été surpris de la visite de Claire.

M. de Commarin le fut bien davantage lorsque son valet de chambre, se penchant à son oreille, lui annonça que Mlle d’Arlange demandait à monsieur le comte un instant d’entretien.

M. Daburon avait laissé choir une coupe admirable; M. de Commarin, qui était à table, laissa tomber son couteau sur son assiette.

Comme le juge encore, il répéta:

– Claire!

Il hésitait à la recevoir, redoutant une scène pénible et désagréable. Elle ne pouvait avoir, il ne l’ignorait pas, qu’une très faible affection pour lui qui l’avait si longtemps repoussée avec tant d’obstination. Que lui voulait-elle? Sans doute elle venait pour s’informer d’Albert. Que répondrait-il? Elle aurait probablement une attaque de nerfs, et sa digestion, à lui, en serait troublée. Cependant il songea à l’immense douleur qu’elle avait dû éprouver, et il eut un bon mouvement. Il se dit qu’il serait mal et indigne de son caractère de se celer pour celle qui aurait été sa fille, la vicomtesse de Commarin. Il donna l’ordre de la prier d’attendre un moment dans un des petits salons du rez-de-chaussée.

Il ne tarda pas à s’y rendre, son appétit ayant été coupé par la seule annonce de cette visite. Il était préparé à tout ce qu’il y a de plus fâcheux.

Dès qu’il parut, Claire s’inclina devant lui avec une de ces belles révérences de dignité première qu’enseignait madame la marquise d’Arlange.

– Monsieur le comte…, commença-t-elle.

– Vous venez, n’est-il pas vrai, ma pauvre enfant, chercher des nouvelles de ce malheureux? demanda M. de Commarin.

Il interrompait Claire et allait droit au but pour en finir au plus vite.

– Non, monsieur le comte, répondit la jeune fille, je viens vous en donner au contraire. Vous savez qu’il est innocent?

Le comte la regarda bien attentivement, persuadé que la douleur lui avait troublé sa raison. Sa folie, en ce cas, était fort calme.

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