ЛитМир - Электронная Библиотека
A
A

À ses oreilles, de grandes boucles d’oreilles pendaient, soutenant un découpage en forme d’ancre.

Il portait le costume des pêcheurs aisés de la Normandie, lorsqu’ils s’habillent pour aller à la ville ou au marché.

L’huissier fut obligé de le pousser dans le cabinet.

Ce loup de la côte était intimidé et interdit.

Il s’avança en se balançant d’une jambe sur l’autre avec cette démarche déhanchée des matelots qui, rompus au roulis et au tangage, sont surpris de trouver sous leurs pieds l’immobile plancher des vaches.

Pour se donner une contenance, il tracassait son chapeau de feutre souple, décoré de petites médailles de plomb, ni plus ni moins que l’auguste casquette du roi Louis XI, de dévote mémoire, et orné encore d’une de ces ganses de laine rondes, que fabriquent les filles de campagne sur un métier primitif composé de quatre ou cinq épingles fichées dans un bouchon percé.

M. Daburon le détailla et l’évalua d’un coup d’œil. On ne pouvait s’y tromper, c’était bien l’homme à figure de brique dépeint par le petit témoin de La Jonchère.

Impossible également de méconnaître l’honnête homme. Sa physionomie respirait la franchise et la bonté.

– Votre nom? demanda le juge d’instruction.

– Marie-Pierre Lerouge.

– Êtes-vous donc parent de Claudine Lerouge?

– Je suis son mari, monsieur.

Quoi? le mari de la victime vivait, et la police ignorait son existence?

Voilà ce que pensa M. Daburon.

À quoi donc servent les surprenants progrès de l’industrie humaine?

Aujourd’hui, lorsque la justice hésite, il lui faut, tout comme il y a vingt ans, une énorme perte de temps et d’argent pour obtenir le moindre renseignement. Il faut la croix et la bannière, en beaucoup de cas, pour se procurer l’état civil d’un témoin ou d’un prévenu.

Le vendredi, dans la journée, on avait écrit pour demander le dossier de Claudine, on était au lundi, et la réponse n’était pas arrivée.

Cependant la photographie existe, on a le télégraphe électrique, on dispose de mille moyens jadis inconnus et on ne les utilise pas.

– Tout le monde, reprit le juge, la croyait veuve; elle-même prétendait l’être.

– C’est que, de cette manière, elle excusait un peu sa conduite. C’était d’ailleurs comme convenu entre nous. Je lui avais dit que je n’existais plus pour elle.

– Ah!… Vous savez qu’elle est morte victime d’un crime odieux?

– Le monsieur de la police qui est venu me chercher me l’a dit, monsieur, répondit le marin dont le front se plissa. C’était une malheureuse! ajouta-t-il d’une voix sourde.

– Comment! c’est vous, un mari, qui l’accusez?

– Je n’en ai que trop le droit, monsieur. Ah! défunt mon père, qui s’y connaissait au temps, m’avait averti. Je riais, quand il me disait: «Prends garde, elle nous déshonorera tous.» Il avait raison. J’ai été, moi, à cause d’elle, poursuivi par la police, ni plus ni moins qu’un voleur qui se cache et qu’on cherche. Partout où on me demandait avec une citation, les gens devaient se dire: tiens! il a donc fait un mauvais coup! Et me voici devant la justice. Ah! monsieur, quelle peine! C’est que les Lerouge sont honnêtes de père en fils depuis que le monde est monde. Informez-vous dans le pays, on vous dira: «Parole de Lerouge vaut écrit d’un autre.» Oui, c’était une malheureuse, et je lui avais bien dit qu’elle ferait une mauvaise fin.

– Vous lui aviez dit cela?

– Plus de cent fois, oui, monsieur.

– Et pourquoi? Voyons, mon ami, rassurez-vous, votre honneur n’est point en jeu ici, personne n’en doute. Quand l’aviez-vous avertie si sagement?

– Ah! il y a longtemps, monsieur, répondit le mari, plus de trente ans, pour la première fois. Elle était ambitieuse jusque dans le sang, elle a voulu se mêler des affaires des grands, c’est ce qui l’a perdue. Elle disait qu’on gagne de l’or à garder des secrets; moi, je disais qu’on gagne de la honte, et voilà tout. Prêter la main aux grands pour cacher leurs vilenies en comptant que ça portera bonheur, c’est rembourrer son matelas d’épines avec l’espoir de bien dormir. Mais elle n’en faisait qu’à sa tête.

– Vous étiez son mari, pourtant, objecta Daburon, vous aviez le droit de commander.

Le mari hocha la tête et poussa un gros soupir.

– Hélas! monsieur, c’était moi qui obéissais.

Procéder par brefs interrogatoires avec un témoin lorsqu’on n’a même pas idée des renseignements qu’il apporte, c’est perdre du temps en cherchant à en gagner. On croit l’approcher du fait important, on l’en écarte. Mieux vaut lui lâcher la bride et se résigner à l’écouter, quitte à le remettre sur la voie lorsqu’il s’en éloigne trop. C’est encore le plus sûr et le plus court. C’est à ce parti que s’arrêta M. Daburon, tout en maudissant l’absence de Gévrol, qui, d’un mot, aurait abrégé de moitié cet interrogatoire, dont le juge ne soupçonnait pas encore l’importance.

– De quelles affaires s’était donc mêlée votre femme? demanda le magistrat. Allons, mon ami, contez-moi cela bien exactement. Ici, vous le savez, on doit dire non seulement la vérité, mais encore toute la vérité.

Lerouge avait posé son chapeau sur une chaise. Alternativement il se détirait les doigts, les faisait craquer à les briser, ou se grattait la tête de toutes ses forces. C’était sa manière d’aller à la rencontre des idées.

– C’est pour vous dire, commença-t-il, qu’il y aura de cela trente-cinq ans à la Saint-Jean. Je devins amoureux de Claudine. Dame! c’était une jolie fille, propre, avenante, avec une voix plus douce que le miel. C’était la plus belle du pays, droite comme un mât, souple comme l’osier, fine et forte comme un canot de course. Ses yeux pétillaient comme du vieux cidre; elle avait des cheveux noirs, les dents blanches, et son haleine était plus fraîche que la brise du large. Le malheur est qu’elle n’avait rien, tandis que nous étions à l’aise. Sa mère, une veuve de trente-six maris, était, sauf votre respect, une pas grand-chose et mon père était l’honnêteté vivante. Quand je parlai au bonhomme d’épouser la Claudine, il jura son grand juron, et huit jours après il m’embarquait pour Porto sur la goélette d’un voisin à nous, histoire de changer d’air. Je revins au bout de six mois, plus maigre qu’un tolet, mais plus amoureux qu’avant. Le souvenir de Claudine me desséchait à petit feu. C’est que j’en étais fou à perdre le boire et le manger, et sans vous commander m’est avis qu’elle m’aimait un brin, vu que j’étais un solide gars et que plus d’une fille me reluquait. Pour lors le père, voyant que rien n’y faisait, que je dépérissais sans dire ouf et que je m’en allais tout doucettement rejoindre ma défunte mère au cimetière, se décida à me laisser passer ma folie. Un soir, comme nous revenions de la pêche et que je ne touchais pas au souper, il me dit: «Épouse-la donc, ta carogne, et que ça finisse!» Je me rappelle bien cela, parce que, en entendant le vieux traiter mon amoureuse de ce nom, j’eus comme un éblouissement. J’aurais voulu le tuer. Ça ne porte pas bonheur de se marier malgré ses parents.

90
{"b":"125268","o":1}