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– Oui, continua le juge, la Sainte Inquisition est miséricordieuse; elle n’emploie jamais la torture que dans les cas de nécessité absolue et lorsque le silence obstiné du criminel appelle toute sa rigueur. Sachez que nous sommes toujours instruits des faits et que vos dénégations ne peuvent ni nous dérober, ni dénaturer la vérité. Vos délits les plus cachés sont déjà consignés dans les registres du Saint-Office aussi fidèlement que dans votre conscience. Tremblez donc et soumettez-vous.

Vivaldi ne répliqua point, et l’inquisiteur après un moment de silence ajouta:

– N’avez-vous jamais été dans l’église du Spirito Santo à Naples?

Le jeune homme tressaillit.

– Avant de répondre à cette question, dit-il, je demande le nom de mon accusateur.

– Je vous fais observer, dit l’inquisiteur, que ce nom reste toujours caché à l’accusé. Eh! qui voudrait remplir son devoir en dénonçant le crime s’il s’exposait ainsi à la vengeance du criminel?

– Au moins doit-on me faire connaître les témoins qui déposent contre moi.

– Pas davantage, et pour les mêmes raisons.

– Ainsi donc, s’écria Vivaldi, c’est le tribunal qui est à la fois accusateur, témoin et juge! Je vois, par ce que vous m’apprenez, qu’il ne me sert de rien d’avoir une conscience irréprochable puisqu’il suffit d’un ennemi, d’un seul ennemi, pour me perdre!

– Vous avez donc un ennemi? demanda l’inquisiteur.

Vivaldi ne pouvait douter qu’il en eût un; mais il n’avait pas de preuves assez positives pour nommer Schedoni. D’un autre côté, l’arrestation d’Elena l’aurait conduit aussi à accuser une autre personne, s’il n’eût frémi d’horreur à l’idée que sa mère eût concouru à le faire jeter dans les prisons de l’Inquisition. Et comme il se taisait:

– Vous avez donc un ennemi? répéta l’inquisiteur.

– Ma situation le prouve assez, répondit Vivaldi. Mais je suis si peu son ennemi moi-même que j’ignore jusqu’à son nom.

– Vous ignorez son nom, dites-vous? Mais, par cela même, il est clair que vous n’avez pas d’ennemi personnel et que la dénonciation portée contre vous est l’œuvre d’un homme qui n’a eu en vue que les intérêts de la religion et de la vérité.

Indigné de l’art perfide avec lequel on exploitait contre lui ses déclarations, Vivaldi dédaigna de répondre, cependant que l’interrogateur, souriant intérieurement de son habileté, comptait pour rien la vie d’un homme pourvu que son amour-propre et le sentiment de son importance fussent satisfaits.

– Puisqu’il est évident, continua-t-il, que vous n’avez pas d’ennemi qu’un ressentiment particulier ait armé contre vous et que, d’ailleurs, plusieurs autres circonstances nous amènent à douter de votre sincérité, j’en conclus que l’accusation portée contre vous n’est ni maligne ni fausse. Je vous exhorte donc de nouveau, au nom de la très sainte religion, à confesser sincèrement vos fautes, afin de vous épargner les tourments de la question que nous serions obligés d’employer pour vous en arracher l’aveu. Une confession franche, sachez-le bien, peut seule adoucir la juste sévérité du tribunal.

Les nouvelles protestations d’innocence de Vivaldi mirent fin à cette première séance. L’inquisiteur ordonna au jeune homme de signer son interrogatoire et laissa percer, pendant qu’il remplissait cette formalité, une sorte de satisfaction mauvaise que le jeune homme ne put s’expliquer. Il avertit ensuite l’accusé de se préparer pour le lendemain à confesser son crime ou à subir la torture. Puis il frappa sur un timbre et l’officier qui avait amené Vivaldi reparut.

– Vous connaissez vos ordres, lui dit l’inquisiteur, qu’ils soient exécutés.

L’officier s’inclina et emmena Vivaldi.

XVI

Elena, enlevée de la chapelle de Saint-Sébastien, fut mise sur un cheval et forcée par ses deux ravisseurs de voyager deux jours et deux nuits sans presque prendre de repos, ignorant où on la conduisait, par quels chemins elle passait, et prêtant vainement l’oreille à tous les bruits dans l’espoir d’entendre des pas de chevaux ou la voix de Vivaldi qui, lui avait-on dit, devait suivre la même route. La solitude et le silence des pays qu’elle traversait n’étaient troublés que par le passage de quelques vignerons; et elle arriva, sans savoir où elle était, dans les vastes plaines des Pouilles, animées au loin par un campement de bergers qui conduisaient leurs troupeaux vers les montagnes des Abruzzes. Au soir du deuxième jour, les voyageurs entrèrent dans une forêt qui recouvrait des montagnes et des vallées descendant par paliers jusqu’à l’Adriatique. À l’aspect de ces lieux désolés et sauvages, Elena s’y crut confinée pour toujours. Elle était calme; mais sa tranquillité était de l’abattement et non de la résignation. Elle envisageait le passé et l’avenir avec un désespoir que son épuisement ne lui permettait plus d’exprimer. Surprise par la nuit, après une marche de quelques milles dans la forêt, ce ne fut qu’au bruit des vagues s’écrasant contre les rochers qu’elle s’aperçut qu’elle était au bord de la mer, jusqu’à ce que, se trouvant entre deux montagnes, elle distinguât, malgré l’obscurité, une vaste étendue d’eau formant au dessous d’elle une baie. Elle se hasarda alors à demander si elle devait s’embarquer et aller encore bien loin.

– Non, répondit brutalement un des gardes, vous n’avez plus loin à aller. Vous serez bientôt au terme de votre voyage et en repos.

Ils descendirent vers le rivage et s’arrêtèrent bientôt devant une habitation isolée, si proche de la mer que le pied en était baigné par les flots. À l’obscurité profonde et au silence qui y régnaient, elle semblait inhabitée. Les gardes avaient sans doute leurs raisons pour en juger autrement, car ils frappèrent à la porte et appelèrent de toutes leurs forces. Cependant personne ne répondait.

Elena examina la maison avec inquiétude, autant que l’obscurité le lui permettait. C’était une vieille construction assez singulière. Les murs étaient de marbre brut, assez élevés, et flanqués de petites tourelles dans les angles. Le bâtiment était abandonné et délabré. Une moitié de la porte gisait à terre, presque cachée sous l’herbe; et l’autre, à demi suspendue à ses gonds, paraissait prête à s’en détacher. Enfin, aux cris répétés des gardiens d’Elena, une voix forte répondit du dedans. La porte du vestibule s’ouvrit lentement et donna passage à un homme d’une mine pâle et décharnée, dont la physionomie portait l’empreinte des passions les plus basses.

Elena frémit à sa vue. Du vestibule on la fit passer dans une vieille salle toute nue et toute dégradée dont la hauteur s’élevait jusqu’au toit, puis dans une mauvaise chambre à peine meublée et qui paraissait être celle de Spalatro – c’était là le nom que les gardes donnèrent à leur hôte.

Celui-ci jeta sur Elena un regard curieux, sournois, et fit quelques signes aux gardes. Puis il leur proposa de s’asseoir en attendant qu’il leur eût fait cuire un peu de poisson pour leur souper. Elena comprit alors que c’était le maître de la maison et qu’il y demeurait seul. L’idée d’avoir été amenée là, dans ce lieu isolé, au bord de la mer, pour être mise entre les mains d’un pareil homme, la frappa d’une terreur profonde, surtout quand elle se remémora toutes les circonstances de son enlèvement et ces paroles de ses gardes: «Vous serez bientôt au terme de votre voyage et en repos.» Un frisson d’horreur la saisit et elle s’évanouit.

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