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Mon oncle était au désespoir mais, par bonheur, Foma semblait avoir oublié le bœuf blanc. Bien entendu, personne ne le croyait homme à perdre de vue une circonstance aussi importante. Chacun se disait avec terreur qu’il l’avait seulement mise de côté pour en user en temps utile. On sut plus tard qu’à ce moment, Foma Fomitch avait des préoccupations différentes et que d’autres plans mûrissaient dans son cerveau. C’était là l’unique motif du répit qu’il laissait à Falaléi et dont tout le monde profitait. Le jeune garçon retrouvait sa gaieté; il commençait même à oublier le passé. Les apparitions du bœuf blanc se faisaient plus rares quoiqu’il tînt, de temps à autre, à rappeler son existence fantastique. En un mot, tout aurait marché le mieux du monde si la Kamarinskaïa n’eut pas existé.

Falaléi dansait à ravir; la danse était sa principale aptitude; il dansait par vocation, avec un entrain, une joie inlassables; mais toutes ses préférences allaient au paysan Kamarinski. Ce n’était pas que les comportements légers et inexplicables de ce volage campagnard lui plussent particulièrement, non: il s’adonnait à la Kamarinskaïa parce qu’il lui était impossible d’en entendre les accents sans danser. Et parfois, le soir, deux ou trois laquais, les cochers, le jardinier qui jouait du violon et aussi les dames de la domesticité, se réunissaient en quelque endroit écarté de la maison des maîtres, le plus loin possible de Foma Fomitch, et là se déchaînaient la musique, les danses et, finalement, la Kamarinskaïa. L’orchestre se composait de deux balalaïkas, d’une guitare, d’un violon et d’un tambourin que Mitiouchka maniait avec une incomparable maestria. Et il fallait voir Falaléi se donner carrière; il dansait jusqu’à perte de conscience, jusqu’à extinction de ses dernières forces. Encouragé par les cris et les rires de l’assistance, il poussait des hurlements perçants, riait, claquait des mains. Il bondissait, comme entraîné par une force prestigieuse qui le dominait et il s’appliquait avec zèle à suivre le rythme toujours accéléré de l’entraînante chanson et ses talons frappaient la terre. Il y trouvait une immense volupté qui se fut perpétuée pour sa joie, si le tapage occasionné par la Kamarinskaïa n’était parvenu aux oreilles de Foma Fomitch. Stupéfait, celui-ci envoya sans retard chercher le colonel.

– Colonel, j’avais une seule question à vous faire: votre résolution de perdre cet idiot est-elle ou non irrévocable? Dans le premier cas, je me retire immédiatement; dans le second, je…

– Mais qu’y a-t-il? s’écria mon oncle épouvanté.

– Ce qu’il y a? Tout simplement ceci qu’il danse la Kamarinskaïa.

– Eh bien, voyons… qu’est-ce que cela peut faire?

– Comment, ce que cela peut faire? cria Foma d’une voix perçante. Et c’est vous qui dites cela? vous! leur seigneur et, peut-on dire, leur père? Ignorez-vous que la chanson raconte l’histoire d’un ignoble paysan lequel, en état d’ébriété, osa l’action la plus immorale? Savez-vous ce qu’il fit, ce paysan corrompu? Il n’hésita pas à fouler aux pieds les liens les plus sacrés, à les piétiner de ses bottes de rustre, de ses bottes accoutumées aux planchers des cabarets? Comprenez-vous maintenant que votre réponse offense les plus nobles sentiments? Qu’elle m’offense moi-même? Le comprenez-vous, oui ou non?

– Mais, Foma, ce n’est qu’une chanson! Voyons, Foma…

– Ce n’est qu’une chanson! Et vous n’avez pas honte de m’avouer que vous la connaissez, vous, un homme du monde, vous, un colonel! Vous, le père d’enfants innocents et purs! Ce n’est qu’une chanson! Mais il n’est pas douteux qu’elle fut suggérée par un fait réel! Ce n’est qu’une chanson! Mais quel honnête homme avouera la connaître et l’avoir entendue, sans mourir de honte? Qui? Qui?

– Mais tu la connais toi-même, Foma, puisque tu m’en parles ainsi! répondit mon oncle dans la simplicité de son âme.

– Comment! Je la connais! Moi! Moi!… C’est-à-dire… On m’offense! s’écria tout à coup Foma bondissant de sa chaise, en proie à la plus folle rage. Il ne s’attendait pas à une réplique aussi écrasante.

Je ne décrirai pas la colère de Foma. Le colonel fut ignominieusement chassé de la présence de ce prêtre de la moralité, en châtiment d’une réponse indécente et déplacée. Mais de ce jour, Foma s’était bien juré de surprendre Falaléi en flagrant délit de Kamarinskaïa. Le soir, alors que tout le monde le croyait occupé, il gagnait le jardin en cachette, contournait les potagers et se blottissait dans les chanvres d’où il commandait le petit coin choisi par les amateurs de chorégraphie. Il guettait le pauvre Falaléi comme le chasseur guette l’oiseau, délicieusement, repassant ce qu’il dirait à toute la maison et surtout au colonel en cas de réussite. Son inlassable patience se vit enfin couronnée de succès; il surprit la Kamarinskaïa! On comprend pourquoi mon oncle s’arrachait les cheveux devant les larmes de Falaléi; on comprend son émotion en entendant Vidopliassov annoncer aussi inopinément Foma Fomitch dont l’entrée nous trouva en plein désarroi.

VII FOMA FOMITCH

C’est avec une attentive curiosité que j’examinai celui que Gavrilo avait fort justement qualifié de vilain monsieur. Il était de taille exiguë, avec le poil d’un blond clair et grisonnant, de petites rides par tout le visage et une énorme verrue sur le menton; il frisait la cinquantaine. Je ne fus pas un peu surpris de le voir se présenter en robe de chambre, – de coupe étrangère, il est vrai – mais en robe de chambre et en pantoufles. Le col de sa chemise était rabattu à l’enfant, ce qui lui donnait un air extrêmement bête. Il marcha droit au fauteuil inoccupé, l’approcha de la table et s’assit sans rien dire à personne. Le tumulte, l’émotion qui régnaient avant son arrivée s’étaient mués tout à coup en un tel silence qu’on eût entendu voler une mouche. La générale se fit douce comme un agneau, pauvre idiote qui laissait voir toute son adoration; elle le dévorait des yeux, cependant que la demoiselle Pérépélitzina ricanait en se frottant les mains et que la pauvre Prascovia Ilinitchna tremblait d’effroi. Mon oncle se multiplia tout aussitôt.

– Du thé, du thé, ma sœur! Sucrez-le bien, ma sœur, Foma Fomitch aime le thé bien sucré après la sieste. Tu le veux sucré, n’est-ce pas, Foma?

– Il s’agit bien de thé, fit lentement et dignement Foma, en agitant la main d’un air préoccupé. Vous ne pensez qu’aux friandises!

Ces paroles de Foma et le ridicule de son entrée pédantesque m’intéressèrent prodigieusement. J’étais curieux de voir jusqu’où irait l’insolence de cet individu et son mépris de la plus élémentaire politesse.

– Foma, reprit mon oncle, je te présente mon neveu, Serge Alexandrovitch, qui vient d’arriver.

Foma Fomitch le toisa des pieds à la tête et, sans m’accorder la plus légère attention, il dit après un long silence:

– Je m’étonne que vous vous appliquiez à m’interrompre systématiquement. Je vous parle d’affaires sérieuses et vous me répondez par Dieu sait quoi!… Avez-vous vu Falaléi?

– Je l’ai vu, Foma…

– Ah! vous l’avez vu? Eh bien, je vais vous le montrer à nouveau, si vous l’avez vu. Admirez votre créature, au sens moral du mot. Allons, approche, idiot! approche, gueule de Hollande! Viens donc, viens, n’aie pas peur!

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