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– Qui prend mon riz contre son dessert? demanda Hutin.

Quand il eut conclu le marché avec un petit jeune homme mince, il tenta aussi de vendre son vin; mais personne n'en voulut, on le trouvait exécrable.

– Je vous disais donc que Robineau est de retour, continua-t-il, au milieu des rires et des conversations qui se croisaient. Oh! son affaire est grave… Imaginez-vous qu'il débauche les vendeuses! Oui, il leur procure des nœuds de cravate!

– Silence! murmura Favier. Voilà qu'on le juge.

Du coin de l'œil, il montrait Bouthemont, qui marchait dans le couloir, entre Mouret et Bourdoncle, tous trois absorbés, parlant à demi-voix, vivement. La salle à manger des chefs de comptoir et des seconds se trouvait justement en face. Lorsque Bouthemont avait vu passer Mouret, il s'était levé de table, ayant fini, et il contait les ennuis de son rayon, il disait son embarras. Les deux autres l'écoutaient, refusant encore de sacrifier Robineau, un vendeur de premier ordre, qui datait de Mme Hédouin. Mais, quand il en vint à l'histoire des nœuds de cravate, Bourdoncle s'emporta. Est-ce que ce garçon était fou, de s'entremettre pour donner des travaux supplémentaires aux vendeuses? La maison payait assez cher le temps de ces demoiselles; si elles travaillaient à leur compte la nuit, elles travaillaient moins dans le jour au magasin, c'était clair; elles les volaient donc, elles risquaient leur santé qui ne leur appartenait pas. La nuit était faite pour dormir, toutes devaient dormir, ou bien on les flanquerait dehors!

– Ça chauffe, fit remarquer Hutin.

Chaque fois que les trois hommes, dans leur promenade lente, passaient devant la salle à manger, les commis les guettaient, commentaient leurs moindres gestes. Ils en oubliaient le riz au gratin, où un caissier venait de trouver un bouton de culotte.

– J'ai entendu le mot «cravate», dit Favier. Et vous avez vu le nez de Bourdoncle qui a blanchi tout d'un coup.

Cependant, Mouret partageait l'indignation de l'intéressé. Une vendeuse réduite à travailler la nuit, lui semblait une attaque contre l'organisation même du Bonheur. Quelle était donc la sotte qui ne savait pas se suffire, avec ses bénéfices sur la vente? Mais, quand Bouthemont eut nommé Denise, il se radoucit, il trouva des excuses. Ah! oui, cette petite fille: elle n'était pas encore très adroite et elle avait des charges, assurait-on. Bourdoncle l'interrompit pour déclarer qu'il fallait la renvoyer sur l'heure. On ne tirerait jamais rien d'un laideron pareil, il l'avait toujours dit; et il semblait satisfaire une rancune. Alors, Mouret, pris d'embarras, affecta de rire. Mon Dieu! quel homme sévère! ne pouvait-on pardonner une fois? On ferait venir la coupable, on la gronderait. En somme, c'était Robineau qui avait tous les torts, car il aurait dû la détourner, lui, un ancien commis au courant des habitudes de la maison.

– Eh bien! voilà le patron qui rit maintenant! reprit Favier étonné, comme le groupe passait de nouveau devant la porte.

– Ah sacristi! jura Hutin, s'ils s'obstinent à nous coller leur Robineau sur les épaules, nous allons leur donner de l'agrément!

Bourdoncle regardait Mouret en face. Puis, il eut simplement un geste dédaigneux, pour dire qu'il comprenait enfin et que c'était imbécile. Bouthemont avait repris ses plaintes: les vendeurs menaçaient de partir, et il s'en trouvait d'excellents parmi eux. Mais ce qui parut toucher ces messieurs davantage, ce fut le bruit des bons rapports de Robineau avec Gaujean: celui-ci, disait-on, poussait le premier à s'établir à son compte dans le quartier, lui offrait les crédits les plus larges, afin de battre en brèche le Bonheur des Dames. Il y eut un silence. Ah! ce Robineau rêvait de bataille! Mouret était devenu sérieux; il affecta le mépris, il évita de prendre une décision, comme si l'affaire n'avait pas eu d'importance. On verrait, on lui parlerait. Et, tout de suite, il plaisanta avec Bouthemont, dont le père, débarqué l'avant-veille de sa petite boutique de Montpellier, avait failli étouffer de stupeur et d'indignation, en tombant dans le hall énorme où régnait son fils. On riait encore du bonhomme, qui, retrouvant son aplomb de méridional, s'était mis à tout dénigrer et à prétendre que les nouveautés allaient finir sur le trottoir.

– Justement, voici Robineau, murmura le chef de rayon. Je l'avais envoyé au réassortiment, pour éviter un conflit regrettable… Pardonnez-moi si j'insiste, mais les choses en sont à un état si aigu, qu'il faut agir.

En effet, Robineau, qui rentrait, passait et saluait ces messieurs, en se rendant à sa table.

Mouret se contenta de répéter:

– C'est bon, nous verrons cela.

Ils partirent. Hutin et Favier les attendaient toujours. Lorsqu'ils ne les virent pas reparaître, ils se soulagèrent. Est-ce que la direction, maintenant, descendrait ainsi à chaque repas compter leurs bouchées? Ce serait gai, si l'on ne pouvait même plus être libre en mangeant! La vérité était qu'ils venaient de voir rentrer Robineau, et que la belle humeur du patron les inquiétait sur l'issue de la lutte engagée par eux. Ils baissèrent la voix, ils cherchèrent des vexations nouvelles.

– Mais je meurs! continua Hutin tout haut. On a encore plus faim en sortant de table!

Pourtant, il avait mangé deux parts de confiture, la sienne et celle qu'il avait échangée contre sa portion de riz. Tout d'un coup, il cria:

– Zut! je me fends d'un supplément!… Victor, une troisième confiture!

Le garçon achevait de servir les desserts. Ensuite, il apporta le café; et ceux qui en prenaient, lui donnaient tout de suite leurs trois sous. Quelques vendeurs s'en étaient allés, flânant le long du corridor, cherchant les coins noirs pour fumer une cigarette. Les autres restaient alanguis, devant la table encombrée de vaisselle grasse. Ils roulaient des boulettes de mie de pain, revenaient sur les mêmes histoires, dans l'odeur de graillon, qu'ils ne sentaient plus, et dans la chaleur d'étuve, qui leur rougissait les oreilles. Les murs suaient, une asphyxie lente tombait de la voûte moisie. Adossé contre le mur, Deloche, bourré de pain, digérait en silence, les yeux levés sur le soupirail; et sa récréation, tous les jours, après le déjeuner, était de regarder ainsi les pieds des passants qui filaient vite au ras du trottoir, des pieds coupés aux chevilles, gros souliers, bottes élégantes, fines bottines de femme, un va-et-vient continu de pieds vivants, sans corps et sans tête. Les jours de pluie, c'était très sale.

– Comment! déjà! cria Hutin.

Une cloche sonnait au bout du couloir, il fallait laisser la place à la troisième table. Les garçons de service arrivaient avec des seaux d'eau tiède et de grosses éponges, pour laver les toiles cirées. Lentement, les salles se vidaient, les vendeurs remontaient à leurs rayons, en traînant le long des marches. Et, dans la cuisine, le chef avait repris sa place devant le guichet, entre ses bassines de raie, de bœuf et de sauce, armé de ses fourchettes et de ses cuillers, prêt à remplir de nouveau les assiettes, de son mouvement rythmique d'horloge bien réglée.

Comme Hutin et Favier s'attardaient, ils virent descendre Denise.

– M. Robineau est de retour, mademoiselle, dit le premier, avec une politesse moqueuse.

– Il déjeune, ajouta l'autre. Mais si ça presse trop, vous pouvez entrer.

Denise descendait toujours sans répondre, sans tourner la tête. Pourtant, lorsqu'elle passa devant la salle à manger des chefs de comptoir et des seconds, elle ne put s'empêcher d'y jeter un coup d'œil. Robineau était là, en effet. Elle tâcherait de lui parler, l'après-midi; et elle continua de suivre le corridor, pour se rendre à sa table, qui se trouvait à l'autre bout.

Les femmes mangeaient à part, dans deux salles réservées. Denise entra dans la première. C'était également une ancienne cave, transformée en réfectoire; mais on l'avait aménagée avec plus de confort. Sur la table ovale, placée au milieu, les quinze couverts s'espaçaient davantage, et le vin était dans des carafes; un plat de raie et un plat de bœuf à la sauce piquante tenaient les deux bouts. Des garçons en tablier blanc servaient ces dames, ce qui évitait à celles-ci le désagrément de prendre elles mêmes leurs portions au guichet. La direction avait trouvé cela plus décent.

– Vous avez donc fait le tour? demanda Pauline, assise déjà et se coupant du pain.

– Oui, répondit Denise en rougissant, j'accompagnais une cliente.

Elle mentait. Clara poussa le coude d'une vendeuse, sa voisine. Qu'avait donc la mal peignée, ce jour-là? Elle était toute singulière. Coup sur coup, elle recevait des lettres de son amant; puis, elle courait le magasin comme une perdue, elle prétextait des commissions à l'atelier, où elle n'allait seulement pas. Pour sûr, il se passait quelque histoire. Alors, Clara, tout en mangeant sa raie sans dégoût, avec une insouciance de fille nourrie autrefois de lard rance, causa d'un drame affreux, dont le récit emplissait les journaux.

– Vous avez lu, cet homme qui a guillotiné sa maîtresse d'un coup de rasoir?

– Dame! fit remarquer une petite lingère, de visage doux et délicat, il l'avait trouvée avec un autre. C'est bien fait.

Mais Pauline se récria. Comment! parce qu'on n'aimera plus un monsieur, il lui sera permis de vous trancher la gorge! Ah! non, par exemple! Et, s'interrompant, se tournant vers le garçon de service:

– Pierre, je ne puis pas avaler le bœuf, vous savez… Dites donc qu'on me fasse un petit supplément, une omelette, hein! et moelleuse, s'il est possible!

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