ЛитМир - Электронная Библиотека
A
A

– Encore! reprit Pauline, en se retournant. Vous n'êtes vraiment pas raisonnable… Pourquoi m'avez-vous amenée ici? Nous aurions mieux fait de rester dans votre chambre.

Elle s'agenouilla devant elle, recommença à la sermonner. Que d'autres auraient voulu être à sa place! D'ailleurs, si la chose ne lui plaisait pas, c'était bien simple: elle n'avait qu'à dire non, sans se chagriner si fort. Mais elle réfléchirait, avant de risquer sa position par un refus que rien n'expliquait, puisqu'elle n'avait pas d'engagement ailleurs. Était-ce donc si terrible? et la semonce finissait par des plaisanteries chuchotées gaiement, lorsqu'un bruit de pas vint du corridor.

Pauline courut à la porte jeter un coup d'œil.

– Chut! Mme Aurélie! murmura-t-elle. Je me sauve… Et vous, essuyez vos yeux. On n'a pas besoin de savoir.

Quand Denise fut seule, elle se mit debout, renfonça ses larmes; et, les mains tremblantes encore, de peur d'être surprise ainsi, elle ferma le piano, que son amie avait laissé ouvert. Mais elle entendit Mme Aurélie frapper à sa porte. Alors, elle quitta le salon.

– Comment! vous êtes levée! cria la première. C'est une imprudence, ma chère enfant. Je montais justement prendre de vos nouvelles et vous dire que nous n'avons pas besoin de vous, en bas.

Denise lui assura qu'elle allait mieux, que cela lui ferait du bien de s'occuper, de se distraire.

– Je ne me fatiguerai pas, madame. Vous m'installerez sur une chaise, je travaillerai aux écritures.

Toutes deux descendirent. Très prévenante, Mme Aurélie l'obligeait à s'appuyer sur son épaule. Elle avait dû remarquer les yeux rouges de la jeune fille, car elle l'examinait à la dérobée. Sans doute, elle savait bien des choses.

C'était une victoire inespérée: Denise avait enfin conquis le rayon. Après s'être jadis débattue pendant près de dix mois, au milieu de ses tourments de souffre-douleur, sans lasser le mauvais vouloir de ses camarades, elle venait en quelques semaines de les dominer, de les voir autour d'elle souples et respectueuses. La brusque tendresse de Mme Aurélie l'avait beaucoup aidée, dans cette ingrate besogne de se concilier les cœurs; on racontait tout bas que la première était la complaisante de Mouret, qu'elle lui rendait des services délicats; et elle prenait si chaudement la jeune fille sous sa protection, qu'on devait en effet la lui recommander, d'une façon spéciale. Mais celle-ci avait également travaillé de tout son charme pour désarmer ses ennemies. La tâche était d'autant plus rude, qu'il lui fallait se faire pardonner sa nomination au poste de seconde. Ces demoiselles criaient à l'injustice, l'accusaient d'avoir gagné ça au dessert, avec le patron; même elles ajoutaient des détails abominables. Malgré leurs révoltes pourtant, le titre de seconde agissait sur elles, Denise prenait une autorité, qui étonnait et pliait les plus hostiles. Bientôt, elle trouva des flatteuses, parmi les dernières venues. Sa douceur et sa modestie achevèrent la conquête. Marguerite se rallia. Et Clara seule continua de se montrer mauvaise, risquant encore l'ancienne injure de «mal peignée», qui maintenant n'égayait personne. Pendant la courte fantaisie de Mouret, elle en avait abusé pour lâcher la besogne, d'une paresse bavarde et vaniteuse; puis, comme il s'était lassé tout de suite, elle ne récriminait même pas, incapable de jalousie dans la débandade galante de son existence, simplement satisfaite d'en tirer le bénéfice d'être tolérée à ne rien faire. Seulement, elle considérait que Denise lui avait volé la succession de Mme Frédéric. Jamais elle ne l'aurait acceptée, à cause du tracas; mais elle était vexée du manque de politesse, car elle avait les mêmes titres que l'autre, et des titres antérieurs.

– Tiens! voilà qu'on sort l'accouchée, murmura-t-elle, quand elle aperçut Mme Aurélie amenant Denise à son bras.

Marguerite haussa les épaules, en disant:

– Si vous croyez que c'est drôle!

Neuf heures sonnaient. Au-dehors, un ciel d'un bleu ardent chauffait les rues, des fiacres roulaient vers les gares, toute la population endimanchée gagnait en longues files les bois de la banlieue. Dans le magasin, inondé de soleil par les grandes baies ouvertes, le personnel enfermé venait de commencer l'inventaire. On avait retiré les boutons des portes, des gens s'arrêtaient sur le trottoir, regardant par les glaces, étonnés de cette fermeture, lorsqu'on distinguait à l'intérieur une activité extraordinaire. C'était, d'un bout à l'autre des galeries, du haut en bas des étages, un piétinement d'employés, des bras en l'air, des paquets volant par-dessus les têtes; et cela au milieu d'une tempête de cris, de chiffres lancés, dont la confusion montait et se brisait en un tapage assourdissant. Chacun des trente-neuf rayons faisait sa besogne à part, sans s'inquiéter des rayons voisins. D'ailleurs, on attaquait à peine les casiers, il n'y avait encore par terre que quelques pièces d'étoffe. La machine devait s'échauffer, si l'on voulait finir le soir même.

– Pourquoi descendez-vous? reprit Marguerite obligeamment, en s'adressant à Denise. Vous allez vous faire du mal, et nous avions le monde nécessaire.

– C'est ce que je lui ai dit, déclara Mme Aurélie. Mais elle a voulu quand même nous aider.

Toutes ces demoiselles s'empressaient auprès de Denise. Le travail s'en trouva interrompu. On la complimentait, on écoutait avec des exclamations l'histoire de son entorse. Enfin, Mme Aurélie la fit asseoir devant une table; et il fut entendu qu'elle se contenterait d'inscrire les articles appelés. D'ailleurs, le dimanche de l'inventaire, on mettait à réquisition tous les employés capables de tenir une plume: les inspecteurs, les caissiers, les commis aux écritures, jusqu'aux garçons de magasin; puis les divers rayons se partageaient ces aides d'un jour, pour bâcler vivement la besogne. C'était ainsi que Denise se trouvait installée près du caissier Lhomme et du garçon Joseph, l'un et l'autre penchés sur de grandes feuilles de papier.

– Cinq manteaux, drap, garnis fourrure, troisième grandeur, à deux cent quarante! criait Marguerite. Quatre idem, première grandeur, à deux cent vingt!

Le travail recommença. Derrière Marguerite, trois vendeuses vidaient les armoires, classaient les articles, les lui donnaient par paquets; et, quand elle les avait appelés, elle les jetait sur les tables, où ils s'entassaient peu à peu, en piles énormes. Lhomme inscrivait, Joseph dressait une autre liste, pour le contrôle. Pendant ce temps, Mme Aurélie elle-même, aidée de trois autres vendeuses, dénombrait de son côté les vêtements de soie, que Denise portait sur des feuilles. Clara était chargée de veiller aux tas, de les ranger et de les échafauder, de manière à ce qu'ils tinssent le moins de place possible, le long des tables. Mais elle n'était guère à sa tâche, des piles croulaient déjà.

– Dites donc, demanda-t-elle à une petite vendeuse entrée de l'hiver, est-ce qu'on vous augmente?… Vous savez qu'on va mettre la seconde à deux mille francs, ce qui lui fera près de sept mille, avec son intérêt.

La petite vendeuse, sans cesser de passer des rotondes, répondit que, si on ne lui donnait pas huit cents francs, elle lâcherait la boîte. Les augmentations avaient lieu au lendemain de l'inventaire; c'était également l'époque où, le chiffre d'affaires réalisées pendant l'année étant connu, les chefs de rayon touchaient leurs intérêts sur l'augmentation de ce chiffre, comparé au chiffre de l'année précédente. Aussi, malgré le vacarme et le tohu-bohu de la besogne, les commérages passionnés allaient-ils leur train. Entre deux articles appelés, on ne causait que d'argent. Le bruit courait que Mme Aurélie dépasserait vingt-cinq mille francs; et une pareille somme excitait beaucoup ces demoiselles. Marguerite, la meilleure vendeuse après Denise, s'était fait quatre mille cinq cents francs, quinze cents francs d'appointements fixes et trois mille francs environ de tant pour cent; tandis que Clara n'arrivait pas à deux mille cinq cents, en tout.

– Moi, je m'en fiche, de leurs augmentations! reprenait celle-ci, en s'adressant à la petite vendeuse. Si papa était mort, ce que je les planterais là…! Mais une chose qui m'exaspère, ce sont les sept mille francs de ce bout de femme. Hein! et vous?

Mme Aurélie interrompit violemment la conversation. Elle se tourna, de son air superbe.

– Taisez-vous donc, mesdemoiselles! On ne s'entend pas, ma parole d'honneur!

Puis, elle se remit à crier:

– Sept mantes à la vieille, sicilienne, première grandeur, à cent trente!… Trois pelisses, surah, deuxième grandeur, à cent cinquante!… Y êtes-vous, mademoiselle Baudu?

– Oui, madame.

Alors, Clara dut s'occuper des brassées de vêtements empilés sur les tables. Elle les bouscula, gagna de la place. Mais bientôt elle les lâcha encore, pour répondre à un vendeur qui la cherchait. C'était le gantier Mignot, échappé de son rayon. Il chuchota une demande de vingt francs; déjà, il lui en devait trente, un emprunt pratiqué un lendemain de courses, après avoir perdu sa semaine sur un cheval; cette fois, il avait mangé à l'avance sa guelte touchée la veille, il ne lui restait pas dix sous pour son dimanche. Clara n'avait sur elle que dix francs, qu'elle prêta d'assez bonne grâce. Et ils causèrent, ils parlèrent d'une partie à six, faite par eux dans un restaurant de Bougival, où les femmes avaient payé leur écot: ça valait mieux, tout le monde était à son aise. Puis, Mignot, qui voulait ses vingt francs, alla se pencher à l'oreille de Lhomme. Celui-ci, arrêté dans ses écritures, parut saisi d'un grand trouble. Il n'osait refuser pourtant, il cherchait une pièce de dix francs, dans son porte-monnaie, lorsque Mme Aurélie, étonnée de ne plus entendre la voix de Marguerite, qui avait dû s'interrompre, aperçut Mignot et comprit. Elle le renvoya rudement à son rayon, elle n'avait pas besoin qu'on vînt distraire ces demoiselles. La vérité était qu'elle redoutait le jeune homme, le grand ami de son fils Albert, le complice de farces louches qu'elle tremblait de voir mal finir un jour. Aussi, lorsque Mignot tint les dix francs et qu'il se fut sauvé, ne put-elle s'empêcher de dire à son mari:

65
{"b":"89367","o":1}