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– Où allons-nous mettre ces lettres en sûreté? poursuivit Charousek. Vous, maître Pernath, vous êtes bien le seul dans tout le ghetto, que Wassertrum juge inoffensif, alors que moi précisément, il a des raisons particulières… – je vis ses traits se crisper sous l’effet d’une haine folle tandis qu’il mordait littéralement les mots de cette dernière phrase – et vous il vous tient pour…

Charousek étouffa le mot «fou» dans un petit accès de toux provoqué en hâte. Mais j’avais bien deviné ce qu’il voulait dire. Je n’en fus d’ailleurs nullement blessé; le sentiment de pouvoir la secourir me rendait si heureux qu’il abolissait toute susceptibilité en moi. Nous convînmes finalement de cacher le paquet chez moi et passâmes dans ma chambre.

Charousek était parti depuis longtemps, mais je ne pouvais toujours pas me décider à me coucher. Une sorte d’agitation inquiète me harcelait sans répit. Il me semblait que j’avais encore quelque chose à faire, mais quoi? quoi?

Un plan pour l’action de l’étudiant dans les jours à venir? Ce ne pouvait être seulement cela. Charousek ne quittait pratiquement pas le brocanteur des yeux, aucun doute à ce sujet. Je frémis en songeant à la haine qui émanait de ses paroles. Qu’est-ce que Wassertrum avait bien pu lui faire?

L’agitation étrange ne cessait de croître en moi, me poussant presque au désespoir. Quelque chose d’invisible m’appelait de l’au-delà et je ne comprenais pas. Je me faisais l’effet d’un cheval qui a été dressé, qui sent la pression du mors et qui ne sait pas la figure qu’il doit exécuter, qui ne saisit pas la volonté de son maître.

Descendre chez Schemajah Hillel? Toutes les fibres de mon être s’y refusaient.

La vision du moine dans la cathédrale, apparaissant avec la tête de Charousek sur ses épaules, fut comme la réponse à une prière muette et me donna à partir de ce moment une directive assez nette pour que je pusse mépriser délibérément des impressions aussi brumeuses. Depuis longtemps des forces secrètes germaient en moi, la chose était sûre: je l’éprouvais avec une intensité trop grande pour tenter de le nier.

Ressentir les lettres et non pas seulement les lire des yeux dans les livres, former en moi un interprète qui traduise ce que l’instinct me chuchotait sans paroles, je comprenais que la clé était là, que c’était le moyen d’arriver à une entente claire et explicite avec mon être intérieur, mes propres profondeurs.

«Ils ont des yeux pour ne point voir et des oreilles pour ne point entendre.» Ce passage de la Bible me vint à l’esprit comme une explication.

– Clé, clé, clé.

Mes lèvres répétaient mécaniquement le mot tandis que mon esprit jonglait avec une idée étrange.

– Clé, clé…?

Mes yeux tombèrent sur le fil de fer recourbé que je tenais à la main et qui m’avait servi auparavant à ouvrir la porte du grenier. Aussitôt la curiosité brûlante de savoir où pouvait conduire la trappe carrée de l’atelier m’aiguillonna. Sans réfléchir davantage, je retournai dans l’atelier de Savioli et tirai sur l’anneau jusqu’à ce que je réussisse à soulever la plaque.

D’abord rien que le noir.

Puis je vis: un escalier raide et étroit, qui s’enfonçait dans l’épaisseur des ténèbres. Je le descendis.

Pendant un certain temps je tâtai les murs de la main, mais ils paraissaient sans fin: niches mouillées de moisissure et de boue, coins, recoins et tournants, passages perpendiculaires, vers la droite, vers la gauche, vestiges d’une vieille porte de bois, bifurcations, puis de nouveau des marches, des marches, des marches qui montaient, qui descendaient. Partout une odeur fade, suffocante, de lichen et de terre.

Et toujours pas un rayon de lumière! Si seulement j’avais pris la bougie de Hillel!

Enfin un chemin horizontal et uni. Du crissement sous mes pieds je déduisis que je marchais sur un sable sec.

Il ne pouvait s’agir que d’un de ces innombrables chemins qui serpentaient sans rime ni raison apparente sous le ghetto, jusqu’à la rivière. Je ne m’en étonnai pas: la moitié de la ville se trouvait construite depuis des temps immémoriaux sur de tels souterrains et les Pragois avaient toujours eu de bonnes raisons de fuir la lumière du jour.

L’absence totale de bruit m’indiquait que je devais encore me trouver dans la région du quartier juif, absolument mort la nuit, bien que j’eusse erré pendant une éternité.

Des rues ou des places plus animées au-dessus de moi se fussent trahies par quelque lointain roulement de voiture.

Pendant une seconde, la crainte d’avoir tourné en rond me serra la gorge. Si je tombais dans un trou et me blessais, ou me cassais une jambe, si je ne pouvais plus continuer mon chemin? Qu’adviendrait-il alors de ses lettres dans ma chambre? Elles tomberaient immanquablement entre les mains de Wassertrum.

Le souvenir de Schemajah Hillel lié pour moi à l’idée de soutien et de chef me tranquillisa inconsciemment.

Mais je ralentis mon allure par prudence en tâtant le terrain du pied, les bras au-dessus de la tête pour ne pas m’assommer au cas où la voûte s’abaisserait.

À intervalles de plus en plus courts, je levai la main pour vérifier la hauteur et finalement les pierres devinrent si basses que je dus me plier pour continuer à avancer. Soudain, ma main ne rencontra plus que le vide. Je m’arrêtai net et regardai en l’air.

Il me sembla, au bout d’un moment, distinguer une lueur de jour à peine perceptible. Y avait-il là quelque puits qui débouchait dans une cave? Me redressant, je tâtai des deux mains à la hauteur de ma tête: l’ouverture était exactement carrée et la paroi maçonnée.

Progressivement, je parvins à distinguer les contours vagues d’une croix dressée dont je finis par saisir le fût; je me hissai jusqu’en haut à grand effort et me glissai dans l’espace vide.

Désormais debout sur la croix, je tentai de m’orienter. Si le toucher de mes doigts ne me trompait pas, les restes d’un escalier tournant en fer venaient aboutir là. Je dus tâtonner pendant un temps infini avant de trouver la deuxième marche que j’escaladai. Il y en avait huit en tout, séparées par une hauteur d’homme ou presque.

Bizarre: l’escalier allait buter contre une sorte de plancher horizontal laissant passer par des fentes régulières qui se coupaient la lueur aperçue du bas, alors que j’étais encore dans le passage.

Je me baissai tant que je pus pour distinguer d’un peu plus loin le tracé des lignes et je vis alors à mon grand étonnement qu’elles dessinaient exactement l’étoile à six branches que l’on trouve dans les synagogues. Qu’est-ce que cela pouvait bien être?

Soudain la solution de l’énigme m’apparut: c’était une trappe qui laissait filtrer la lumière par ses bords! Une trappe de bois en forme d’hexagone.

Je m’arcboutai, donnai une poussée à la plaque de bois avec les épaules, la soulevai et l’instant d’après je me trouvai dans une pièce éclairée par la lumière dure de la lune. Assez petite, elle était complètement vide, à l’exception d’un tas de friperie dans un coin et sa seule fenêtre était fortement grillagée. Mais j’eus beau scruter minutieusement les murs, je ne découvris aucune porte ni aucune issue quelconque, à l’exception de celle que je venais d’emprunter.

Les barreaux de la fenêtre étaient trop serrés pour que je pusse passer la tête entre eux, mais je fis néanmoins certaines constatations. La pièce se trouvait à peu près à la hauteur d’un troisième étage, car les maisons en face, qui n’en avaient que deux, étaient notablement plus basses. Je voyais l’un des trottoirs de la rue, encore que d’extrême justesse, mais l’éblouissante lumière de la lune qui me frappait en plein visage le plongeait dans une ombre si épaisse que je ne pouvais distinguer le moindre détail.

La rue se trouvait certainement dans le quartier juif, car les fenêtres en face étaient murées, ou leur encadrement simulé dans la construction et c’est seulement dans le ghetto que les maisons se tournent si bizarrement le dos.

Vainement, je me torturais l’esprit pour deviner dans quel édifice étrange je me trouvais. Était-ce un clocheton abandonné de l’église grecque? Appartenait-il à la vieille synagogue? Non, l’aspect du quartier ne concordait pas.

Une fois encore, je regardai autour de moi dans la pièce: rien qui pût me donner la moindre indication. Les murs et le plafond étaient nus, l’enduit et le plâtre tombés depuis longtemps, pas un clou ni un trou de clou indiquant que la pièce eût été habitée autrefois. Une couche de poussière de plusieurs centimètres recouvrait le plancher, comme si aucun être vivant n’y avait posé le pied depuis des dizaines d’années.

Fouiller le tas de débris dans le coin me soulevait le cœur. Il se trouvait dans une ombre épaisse et je ne pouvais distinguer de quoi il était fait. D’après l’apparence extérieure, on eût dit des chiffons roulés en boule. Ou bien s’agissait-il de vieilles valises noires?

Je tâtai du pied et parvins avec le talon à tirer une partie de l’amas vers la traînée de lumière que la lune jetait au travers de la pièce. Une sorte de large bande de tissu sombre se déroula lentement. Un point étincelant comme un œil! Un bouton de métal peut-être?

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